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Articles parus dans Sciences et Avenir, numéro 613, mars 1998.
Suite de l'article de L'ère des tribus globales"

Le " Nouveau Monde " virtuel des Inuits

Page du répertoire cyberhumaniste.

     Bernard Saladin d'Anglure, professeur titulaire d'anthropologie de l'université Laval à Québec, fondateur et codirecteur de la revue " Etudes Inuits ", explique pourquoi les " indigènes " sont bien plus en avance que les " civilisées ".

     Question : Les Inuits préparent le premier gouvernement virtuel au monde...
     Bernard Saladin :
Nous sommes actuellement dans la mise en place du parlement du Nunavut. Tout est fait pour que ces instances politiques soient relayées dans le cyberespace. Il y a quinze ans que l'informatique s'est introduite dans les écoles puis dans les administrations Inuits.

     Quand Internet, et le courrier électronique, s'est développé, tout le monde s'y est mis naturellement. Pour développer la langue j'ai moi-même créé des caractères d'imprimerie en écriture syllabique inuit afin que nous puissions éditer des textes sous cette forme. Les Inuits ont ainsi pu travailler sur l'ordinateur directement dans leur langue. Les villages du Grand Nord sont bien plus avancés que la France (50 % sont branchés, 100 % le seront en l'an 2000), en raison de leur marginalité géographique, du coût et des complications des liaisons postales ou téléphoniques.

     Qui finance ces connexions ?
     Les crédits du Nunavut et du Nunavik (organisation du Québec arctique) viennent du Québec et de la Fédération canadienne. Il y a aussi ceux des Inuvialuits (district de Mackenzie) qui tirent des revenus de puits de pétrole.

     Il y a des liens avec les voisins de l'Arctique ?
     Bien sûr. Le bureau de la Conférence inuit circumpolaire, qui est la grande ONG transnationale de tous les peuples inuits (120 000 âmes), d'Alaska, du Canada, du Groenland, de Scandinavie (Lapons) et de Sibérie utilise déjà ]es téIéconférences. Cette ONG a aussi pour but de développer des réseaux de communication transversaux directement d'une région arctique à une autre, en lieu ut place des réseaux Nord-Sud.

     Partagent-ils leur expérience avec d'autres ?
     Oui, ils sont consultants pour d'autres organisations autochtones moins favorisées, en Australie, Amérique latine, au Belize, etc.

     Comment s'approprient-ils ces technologies ?
     Il le font à leur façon. Un exemple : lorsque la télévision est entrée dans les villages, j'ai vu des familles qui s'achetaient trois postes afin de pouvoir regarder en même temps les trois chaînes disponibles pour ne rien manquer ! Mais ce sont des peuples chasseurs-pêcheurs de tradition qui ont une vision de l'environnement très holographique. Et ils trouvent à travers ces outils technologiques, un nouvel aspect de la réalité. Par ailleurs, les femmes y participent beaucoup, peut-être plus que les hommes, parce qu'elles ont été plus scolarisées de par leur sédentarité plus grande.

     Ils sont en avance, mais ils ont toujours des problèmes...
     En effet, l'alcoolisme, la drogue et les suicides fréquents chez les jeunes montrent à quel point leur mode de pensée et leurs pratiques traditionnelles, notamment le chamanisme qui était autant une religion qu'une philosophie, ont été détruits. De ce point de vue, les nouvelles technologies pourraient être un moyen de faire revivre les récits ancestraux. Je défends la thèse selon laquelle la réappropriation de leur culture pourra se faire d'autant mieux par les nouvelles technologies.

     J'ai d'ailleurs des échos d'Inuits qui pensent qu'ils vont pouvoir se refamiliariser avec leur propres traditions et rentrer de nouveau dans le " monde virtuel " qui était le leur du point de vue chamanique. Imaginez l'extraordinaire acquis de cette civilisation, sans écriture, sans papier, dotée d'une espèce d'infographie mentale lui permettant d'adapter ses mythes à chaque génération et d'en créer d'autres.

     Tout l'univers mental inuit était " virtuel ", à l'exemple du chaman capable de donner vie à des esprits, monde que les missionnaires ont taxé de diabolique, idée qu'ils ont inculquée à des générations. Vu la capacité des Inuits à s'adapter à ces technologies nouvelles et la soif des jeunes intellectuels de mieux connaître leur passé, je crois que le multimédia pourrait être un moyen de déconstruire l'image diabolisée de leur sagesse.

Propos recueillis par N. Q.-S

 

Dossier complet :

Dossier : L'ère des tribus globales
"Inuits, Amérindiens, Polynésiens..., les peuples autochtones cassent les clichés et débarquent sur le Net. En créant des réseaux transversaux intercommunautaires, ils renouent, grâce aux nouvelles technologies, avec la culture des anciens...(suite)". Par Natacha Quester-Séméon
Technologie et tradition sont parents
Entretien par e-mail avec Richard Kapuaala, autochtone hawaiien, responsable du site Kahunanui.
Le " Nouveau Monde " virtuel des Inuits"
Entretien de Bernard Saladin d'Anglure, professeur titulaire d'anthropologie de l'université Laval à Québec
 

Pour en savoir plus :

Les peuples autochtones
La page complémentaire du répertoire cyberhumaniste.
 
Notre agora cyberhumaniste
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