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    " Internet tue les rapports humains ! " tel est le leitmotiv de l’intelligentsia française sur la question des communications électroniques et cyberspatiales. On nous rebat les oreilles avec des débats sur les pouvoirs malfaisants du Net. Les gens ne se parleront plus ils seront scotchés à leur écran, déshumanisés. C’est oublier un peu vite qu’un autre écran trône déjà dans notre vie quotidienne, celui de la passivité : la télé. Un Français passe en moyenne quatre heures par jour devant la petite lucarne. Explorer l’Internet serait-il plus nocif, plus dangereux que de se gaver de variétés ou d’infos prédigérées ?

    Ah ! problème… On ne touche pas à la puissance des icônes cathodiques ! On passe sur la scène télévisuelle pour y jouer et s’y vendre. On s’adresse à des spectateurs qui ne seront jamais nos lecteurs ! Et l’on mesure sa notoriété aux nombres de passages télé. Les intellos sont rentrés dans l’image, naviguant dans ces eaux troubles comme des poissons dans l’eau. On ne peut critiquer le système qui nous nourrit. Car si on n’est pas vu, on n’existe pas.

    Quelqu’un me demandait " qu’aimes-tu dans les communications via le Net ? " J’ai répondu : " l’abolition des apparences ". Avec l’Internet, on passe de l’autre côté du miroir. On peut agir, dialoguer, et dépasser le jeu des formes. C’est la possibilité de se détacher de son aspect physique, de tous les signes extérieurs. Là, le dialogue peut s’instaurer sur d’autres bases. Certes, les réseaux n’ont pas inventé les échanges de correspondances, ils leurs apportent une dimension inattendue. On peut entrer en communication avec un semblable, voisin de rue ou habitant d’une ville sous nos pieds, à l’autre bout de la terre. Certains s’inventent de nouvelles identités, d’autres révèlent leur vraie personnalité. Et c’est cela que l’on craint, un jeu de masque où l’on ne sait plus qui est qui, le bal des libertés qui transcende les valeurs et les codes. Une catharsis au totalitarisme de la représentation.

    Dans notre monde, l’apparence nous modèle. On nous en parle tant et tant, qu’on en oublie que l’on n’est pas seulement ce que l’on paraît être. De toutes parts, ces mots sont écrits ou prononcés : régimes, anorexie, boulimie, jeunesse, chirurgies esthétiques, vêtements, maquillages, crèmes antivieillissement. Car attention, on commence à perdre des neurones dès l’âge de dix-huit ans. Que les neurones se dégradent passe encore — qui se préoccupe de l’intérieur ? — mais que la peau commence sa lente décrépitude... C’est pour cela que, dans les pubs, nos archétypes sont des gamines de treize ans, retouchées numériquement. Ce sont de belles images qui n’ont rien à dire, des fantasmes soumis, muets et intouchables puisque irréels, qui nourrissent toutes les frustrations.

    Il fut une époque où les jeunes piétinaient les étiquettes et refusaient à corps et à cri qu’on leur impose une existence formatée. De nos jours, les jeunes adorent les marques, plus personne ne songe à se démarquer. L’industrie planétaire de l’apparence a réussi à nous vendre des vêtements (somme toute assez chers) qui affichent des logos. Il y a quelques années déjà, aux Etats-Unis, les whites et les blacks se battaient à coup de logo, Nike contre Reebok.

    Ce référentiel nous inculque que " l’on est ce qu’on montre ". Et l’on acquiert de la valeur d’après celles de nos vêtements : " Plus ils sont chers, plus j’ai de la valeur ". Plus personne ne s’étonne de voir ces jeunes gens estampillés. On ne les paye pas pour qu’ils soient des hommes-sandwichs, ils payent chers pour se les acheter. Les transnationales offrent des blasons aux tribus de la guérilla urbaine. Peut-être qu’à travers ces marques, ces tribus espèrent se faire remarquer et exister pour la société. Mais lorsque nous sommes tous pareils comment nous reconnaître ?

    J’ai lu, je ne sais plus où : " ceux qui ont une vie intérieure ont une double vie ". Qu’est-ce qu’un dialogue profond ? Il est possible de mieux connaître une personne parce qu’on a partagé avec elle ce que l’on pense, ce que l’on sent, plutôt qu’à travers les codes habituels de la communication extérieure. Notre aspect extérieur nous représente-t-il réellement ? En échangeant des textes via le Net, il n’y a plus toutes ces portes à franchir, ces barrières à faire tomber, on peut s’échapper de l’emprisonnement de la chair. La société nous apprend à construire des carapaces, à ne pas aborder ce qui touche et les sentiments intérieurs, à remplir les conversations sociales d’insipidités. Si l’on va mal, il ne faut pas le dire, cela jette un froid. Pour ne pas rester seul, il faut être en état de " bien-être permanent ", même si cela n’est pas le cas. Cela nourrit la pire des solitudes, être seul entouré de la multitude.

    Sans se voir, on peut se montrer. Cela vous est-il arrivé d’échanger avec un internaute, et un jour de le rencontrer réellement ? On se connaît un peu sans se connaître physiquement. Et quel a été votre sentiment ? Peut-être, une espèce de lointaine proximité. On étouffe sous cette marée d’images, ces représentations qui nous impriment des modèles, des modèles de consommations.

    Dans ce monde de l’apparence, où l’on doit tout voir, la " transparence " est devenue une valeur. Même le mot " transparence " est, hélas !, galvaudé. Il est utilisé pour mieux cacher la quête effrénée du voyeurisme et de l’exhibitionnisme. Alors que la Glasnost consistait à ouvrir la société en faisant circuler l’information. Aujourd’hui, le principe est récupéré pour mieux asservir, c’est la tyrannie de la transparence. Car à force de tout montrer, de surexposer les objets et les sujets, on ne voit plus rien, et le système se perpétue. Il n’y a plus de limites entre les sphères publique et privée, chacun s’accroche à une présence virtuelle véhiculée par le téléphone portable. Et les rues sont devenues le théâtre où chacun s’exhibe. On y entend toutes les conversations : les déclarations amoureuses, les disputes, la liste des courses, les petites histoires de bureau… La banalité se donne en spectacle pour contrer l’ennui. L’intimité fond comme neige au soleil, rien n’est plus réservé à l’intérieur et au secret. L’environnement nous contraint à devenir des voyeurs, impossible d’échapper à ce show continu. Loft Story en est le symbole (l’émission de M6 avec le site qui met la vie en bocal). Ceux qui se dressent contre cette dictature du culte de l’extérieur et de l’apparent, occupent les terres de l’invisibilité, ce lieu du " non-lieu " où le questionnement existentiel est possible, là où l’on peut demander " qui suis-je ? "



 

NB : texte écrit en avril-mai juste avant Loft Story




 
   


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