|
[
NON À LA LOGIQUE DE GUERRE]
Le spectaculaire échec de la marque
"USA"
Paix
et justice, pas la vengeance
par Naomi Klein, 11 mars 2002

Quand la Maison Blanche a décidé
qu'il était le temps de soccuper de la marée
naissante d'anti-américanisme dans le monde, il n'a pas
fait appel à un diplomate de carrière. Au lieu de
cela et conformément à la philosophie de
l'administration Bush qui veut que tout ce que le secteur public
peut faire, le secteur privé peut le faire encore mieux
il a loué les services dun des meilleurs promoteurs
de marque de Madison Avenue. La mission de Charlotte Beer,
en tant que sous-secrétaire d'État à la Diplomatie
et aux Affaires Publiques, nétait pas daméliorer
les relations avec d'autres pays, mais plutôt de réaliser
une révision complète de limage des États-Unis
à l'étranger. Mme Beer navait aucune expérience
diplomatique antérieure, mais avait occupé un poste
de haute responsabilité dans les deux agences publicitaires
J. Walter Thompson et Ogilvy et Mather, et elle a crée
des marques allant de la nourriture pour chien aux perceuses électriques.
Maintenant on lui demande duser de sa magie
pour relever le défi le plus grand d'entre tous pour une
marque : vendre les États-Unis et sa guerre au terrorisme
à un monde de plus en plus hostile. La nomination d'une
publicitaire à ce poste a tout naturellement soulevé
quelques critiques, mais le Secrétaire d'état Colin
Powell la balayé dun revers de main :
" Il n'y a rien de mal à faire appel à
un vendeur. Nous vendons un produit. Nous avons besoin de quelqu'un
qui puisse reformater la marque Politique étrangère
Américaine, et la marque Diplomatie. "
Et dajouter : " Dailleurs, cest
elle qui ma fait acheter du riz Oncle Bens. "
Alors pourquoi la campagne sur cette nouvelle
Marque USA, version améliorée,
est-elle si confuse, cinq mois seulement après le lancement
? Plusieurs des annonces du Service public ont été
montrées du doigt pour avoir manqué de rigueur au
vu des faits. Et lorsque Mme Beers est partie en mission en Égypte
au mois de janvier, pour améliorer l'image des États-Unis
auprès des leaders d'opinion" arabes, cela
na pas porté ses fruits.
Muhammad Abdel Hadi, un des rédacteurs
en chef au journal Al Ahram, a quitté la réunion
avec Mme Beers, frustré par le fait quelle ait semblé
plus intéressée de parler de valeurs américaines
vagues, au lieu daspects précis de politique américaine.
" Quel que soit leffort que lon fasse
pour leur faire comprendre, il ny a rien à faire "
a-t-il dit.
Le malentendu est probablement venu du fait que
Mme Beers considère l'image ternie des États-Unis
au niveau international, simplement comme un problème de
communication.
Bizarrement, malgré toute la culture globale
qui se déverse de New York, Los Angeles et Atlanta, malgré
le fait que lon puisse recevoir CNN au Caire et lémission
Black Hawk Down dans Mogadishu,
l'Amérique na toujours pas réussi, selon les
mots de Charlotte Beers, " à vendre son histoire ".
En fait, le problème est tout le contraire : l'Amérique
sest trop bien vendue. Les écoliers peuvent réciter
ses revendications sur la démocratie, la liberté
et légalité des chances aussi aisément
qu'ils associent McDonald avec la convivialité familiale
et Nike avec la prouesse sportive. Et ils s'attendent à
ce que les États-Unis soient en accord avec leurs revendications.
S'ils sont en colère, comme manifestement
des millions dautres, cest parce qu'ils ont vu ces
promesses trahies par la politique américaine. Malgré
l'insistance du Président Bush à dire que les ennemis
de l'Amérique en veulent à ses privilèges,
la plupart des critiques des États-Unis nélèvent
en réalité aucune objection à cet égard.
Ils dénoncent plutôt lunilatéralisme
américain en regard des lois internationales, à
propos des disparités de richesse grandissantes, des mesures
draconiennes envers les immigrants et des violations des droits
de l'homme tel que récemment à Guantanamo.
La colère nest pas due seulement à ces faits,
mais aussi à la perception claire dune manipulation
publicitaire. Autrement dit, l'Amérique na pas un
problème avec son image de marque qui pourrait difficilement
être plus forte mais avec son produit.
Un autre obstacle encore plus profond concernant
le relancement de la Marque " USA " touche au coeur
même du processus délaboration dune marque.
Le marketing de marque réussi, écrivait récemment
dans le journal Advertising Age, Allen Rosenshine le président
de BBDO Worldwide, " exige un message soigneusement
ouvragé, livré avec cohérence et rigueur. "
Tout à fait vrai. Mais les valeurs que Charlotte Beers
est chargée de vendre sont la démocratie et le droit
à la différence, valeurs qui sont profondément
incompatibles avec " cette cohérence et cette
rigueur. " Si vous ajoutez à cela que beaucoup
des critiques les plus virulents ont le sentiment dêtre
obligé par le gouvernement (qui se révolte face
à des formules telles que " État voyou ")
de se conformer à la norme, la campagne de marque de l'Amérique
pourrait lui exploser à la figure et exploser gravement.
Dans le monde de l'entreprise, une fois que "lidentité
de marque" est décidée par la direction générale,
elle est mise en application avec une précision militaire
dans toutes les opérations de la société.
L'identité de marque peut être façonnée
pour sadapter à la langue locale et aux préférences
culturelles (comme McDonald sert des pâtes en Italie), mais
ses particularités esthétiques, son message et son
logo restent inchangés. Cette cohérence est ce que
les responsables de marque aiment appeler "la promesse" d'une
marque : c'est cette promesse qui fait que partout où vous
allez dans le monde, de Wal-Mart, à Holiday Inn ou à
Disneyland vous aurez limpression dêtre à
laise dans un monde familier. Tout ce qui menace cette homogénéité
réduit la force globale d'une société. C'est
pourquoi la promotion tonitruante dune marque va de pair
avec des poursuites judiciaires acharnées contre celui
qui ose y toucher, que ce soit en piratant ses logos ou en répandant
des informations indésirables sur Internet à propos
de la marque.
Par nature, le but du marketing de marque est
de diffuser des messages univoques qui sont rigoureusement contrôlés
et présentés dans la forme la plus attirante, et
qui sont rendus par la suite hermétiquement impénétrables
à ceux qui souhaitent transformer ce monologue de lentreprise
en un dialogue social. Les outils les plus importants pour le
lancement d'une grande marque peuvent être la recherche,
la créativité et le design, mais ensuite, les lois
du copyright et la poursuite en diffamation sont les meilleurs
amis d'une marque.
Quand les responsables de marque transfèrent
leurs compétences de l'entreprise au monde politique, ils
apportent invariablement avec eux ce goût obsessionnel pour
l'homogénéité. Par exemple, lorsquon
demanda son avis à Wally Olins, le co-fondateur du bureau
de consultants en marques Wolff Olins, sur le problème
de l'image de l'Amérique, il s'est plaint du fait que les
gens n'ont pas une seule idée simple sur ce quincarne
le pays ; mais au contraire des douzaines, sinon des centaines
qui " se mélangent dans la tête des gens
de la façon la plus extraordinaire. Donc, vous trouverez
souvent les gens qui dans la même phrase admirent et injurient
l'Amérique. "
Dans une perspective marketing, il serait certainement
embêtant de se retrouver simultanément à admirer
et injurier une poudre de lessive. Mais lorsquil sagit
de la relation que nous avons avec les gouvernements, à
commencer par le gouvernement de la nation la plus puissante et
la plus riche du monde, cela implique nécessairement une
analyse plus approfondie. Avoir des points de vue contradictoires
sur les États-Unis l'admirant pour sa créativité,
par exemple, tout en lui en voulant pour sa logique du deux
poids-deux mesures ne signifie pas que l'on
est dans "la confusion", pour reprendre la phrase de M. Olins,
cela signifie plutôt que quon y prête attention.
De surcroît, une bonne partie de la colère
dirigée contre les USA, provient dune croyance exprimée
aussi aisément en Argentine comme en France, en Inde comme
en Arabie Saoudite selon laquelle les États-Unis
exigent beaucoup trop de cohérence et de rigueur" à
d'autres nations; que derrière son soi-disant engagement
envers la démocratie et la souveraineté, lAmérique
est profondément intolérante envers les incartades
au modèle économique connu sous le nom du " Consensus
de Washington. " Que ces politiques si avantageuses
pour les investisseurs étrangers soient imposées
par le Fonds monétaire international qui siège à
Washington ou par des accords commerciaux internationaux, ne change
rien aux critiques des États-Unis qui estiment généralement
que le monde est déjà beaucoup trop influencé,
marqué, par la façon qua lAmérique
de gouverner (sans parler des marques américaines).
Il y a une autre raison de se méfier du
mélange entre la logique de marque et la pratique de la
gouvernance. Quand les sociétés essayent de mettre
en oeuvre une image mondiale cohérente, elles ressemblent
aux franchises standard. Mais quand les gouvernements font de
même, ils peuvent avoir lair clairement autoritaires.
Ce n'est pas par hasard si les chefs politiques les plus préoccupés
par le marketing de leur propre image de marque et celle de leur
parti, sont ceux qui ont été les plus allergiques
à la démocratie et la diversité. Pensez aux
peintures murales géantes de Mao et aux petits livres rouges
et noubliez pas Hitler, un homme totalement obsédé
par la pureté de l'image : au sein de son parti, de son
pays, de sa race. Historiquement, cela a été la
part obscure des politiciens luttant pour la cohérence
de "marque" : une information centralisée, des
médias contrôlés par létat, des
camps de rééducation, l'épuration de dissidents
et pire encore.
La démocratie, heureusement, ne partage
pas les mêmes idées. À la différence
des grandes marques, qui sont prévisibles et disciplinées,
la démocratie est désordonnée et fragmentée,
sinon franchement frondeuse. Charlotte Beers et ses collègues
ont peut-être su convaincre Colin Powell d'acheter de lOncle
Bens en créant une image de marque rassurante, mais
les américains ne sont pas des grains de riz identiques,
ni des hamburgers assemblés à la chaîne, ni
des jeans couleur kaki de chez Gap.
Sa plus puissante " valeur de marque "
pour employer un terme de lunivers de Mme Beer, est dépouser
la diversité, une valeur que Charlotte Beers essaie aujourdhui
ironiquement destampiller partout dans le monde avec une
uniformité standardisée. La tâche est non
seulement futile, mais dangereuse : la " cohérence
de marque " et la véritable diversité
humaine sont antithétiques, lune cherche luniformité,
l'autre célèbre la différence, lune
craint tous les messages spontanés, l'autre encourage le
débat et les divergences dopinion.
En faisant récemment la promotion de la
Marque "USA" à Pékin, le président
Bush a soutenu que " dans une société
libre, diversité ne veut pas dire désordre. Débattre
nest pas se battre. "
L'auditoire a applaudi poliment. Le message aurait été
plus persuasif si ces valeurs étaient mieux reflétées
dans la communication de l'administration Bush avec le monde extérieur,
à la fois dans son image et, qui plus est, dans sa politique.
Car, comme le Président Bush le signale
fort justement, la diversité et le débat sont des
éléments vitaux de la liberté. Et ils sont
les ennemis du marketing de marque.
Cet article a été publié
pour la première fois dans le Los Angeles Times
.zmag.org
Traduction : Les Humains Associés
LIENS COMPLÉMENTAIRES
Non
à l'intervention militaire contre l'Irak
Forum en ligne ouvert depuis le 17 août, avec des infos
actualisées et des contributions des participants du forum.
Guide
ressources : "Non à l'invasion de l'Irak" 
Infos, pétitions, mobilisations, manifestations dans
le monde... cliquez ici
|