L'humanité survivra-t-elle sur cette
planète ? C'est la question qui se pose. Au cours du
mois dernier, les armées les plus puissantes au service
des pays les plus riches du monde ont pilonné la population
démunie du pays le plus pauvre et créé
une vague montante de ressentiment. Si cela continue nous aurons
encore plus de terrorisme, ce qui provoquera à nouveau
une réponse par les armes. L'escalade qui en résultera
pourrait mettre un terme à l'humanité sur cette
planète. Il y a des précédents. Environ
99.9 % des espèces complexes qui sont apparues sur Terre
au cours des dernières 600 millions d'années sont
aujourd'hui éteintes. Les humanoïdes sont là
depuis 5 millions d'années et l'Homo sapiens depuis 50
000 ans, mais au cours des 5 000 dernières années,
plus de trente civilisations ont disparu. Si la civilisation
technologique mondiale devient invivable, la conflagration qui
en résultera pourrait amener l'humanité au bord
de l'abîme.
Nous devrions étudier attentivement où nous
allons. La guerre en Afghanistan est menée au nom de
la justice : ce pays abrite les terroristes qui ont tué
des innocents, et le terrorisme doit être éliminé
de la surface de la Terre. C'est vrai, mais la question est
comment nous y prendre. La logique dominante veut que pour
mettre fin au terrorisme, nous devions éliminer les
terroristes. Ce raisonnement est juste si les terroristes
qui menacent la vie et la civilisation se limitent à
ceux qui se cachent derrière la vague de terreur actuelle.
Si c'est le cas, en éliminant les terroristes nous
éliminons alors le terrorisme.
Mais si ce n'était pas le cas ? Et si les griefs qui
ont rempli de haine Ben Laden et son groupe et les ont amenés
au terrorisme ne se limitaient pas à eux seuls ? Ces
griefs sont également exprimés et suivent eux
aussi, une logique convaincante. Celle-ci est centrée
sur la présence militaire américaine massive
dans la région ; sur le soutien des Etats-Unis à
l'occupation des terres arabes par Israël ; sur une décennie
de sanctions et d'attaques armées contre l'Irak ; et
sur le soutien couvert et ouvert aux régimes arabes
fortement armés dès lors qu'ils sont favorables
aux intérêts américains. Si ces griefs
sont partagés par les factions fanatiques de fondamentalistes
dans toute la région islamique, le fait de capturer
ou tuer Ben Laden et son réseau Al Qaïda ne mettra
pas fin au terrorisme. La défaite et l'élimination
des talibans pas davantage.
Le président Bush a dit que le terrorisme est une sorte
de cancer : il doit être éliminé. Il a
raison. Mais le cancer n'est pas toujours guéri par
l'ablation des cellules cancéreuses. Parfois, l'opération
chirurgicale elle-même fait flamber et propager le cancer.
Cela pourrait se produire dans le corps de l'humanité.
Quand nous attaquons un peuple qui a des griefs ou qui se
bat pour une cause, nous exacerbons leurs griefs et renforçons
leur croyance dans leur cause. C'est arrivé au Vietnam,
en Corée, au Cambodge, au Laos, au Salvador, au Nicaragua,
au Liban, au Guatemala, à Grenada, dans les Balkans
et en Irak. Déclarer la guerre au terrorisme, tout
comme déclarer la guerre au communisme et à
l'Islam fondamentaliste, ce n'est pas nécessairement
déclarer la guerre contre le terrorisme. Cela peut
finir par être une guerre qui répand le terrorisme.
Et cela pourrait avoir des conséquences fatales.
Supposons que la croisade en Afghanistan atteigne son objectif
: les responsables de la terreur actuelle sont capturés
et traînés en justice. Mais si d'autres deviennent
terroristes à leur place, l'objectif c-à-d l'éradication
du terrorisme ne sera pas atteint. Et pourtant, c'est possible.
Quand les peuples se sentent victimes, ils peuvent mettre
leur vie en jeu pour redresser ce qu'ils perçoivent
comme des torts. S'ils s'appuient sur de l'argent et des cerveaux,
cela peut faire des ravages. L'escalade qui en résulterait
peut devenir incontrôlable. Les Etats-Unis ont déjà
mobilisé des forces armées aussi grandes que
pour la deuxième guerre mondiale, et l'alliance militaire
dirigée par les US possède une puissance de
destruction plus grande que jamais dans l'histoire. Les terroristes
eux-mêmes ont à leur disposition une puissance
destructrice effarante, des armes biologiques et peut-être
nucléaires et des moyens inédits pour menacer
la vie dans les sociétés civilisées.
De nos jours, les sociétés sont extrêmement
vulnérables, nous le savons. Il n'est plus nécessaire
de détourner un avion et de le jeter sur un gratte-ciel,
ou de le faire exploser en vol, il suffit d'infester l'air
ou les réserves d'eau des grandes villes, d'envoyer
des enveloppes empoisonnées par courrier ou d'envoyer
une fusée avec un lanceur manuel au cur d'un
réacteur nucléaire ou sur le pilier d'un pont
les
possibilités sont infinies et ahurissantes.
Voulons-nous continuer à vivre dans l'ombre du terrorisme
? Ou devrions-nous courir le risque, lorsque nous éliminerons
le groupe de terroristes actuel qu'il y en ait d'autre ? Aucune
de ces options n'est raisonnable. Vivre sous une menace constante
finit par produire de la paranoïa. Et la croyance optimiste
qui veut que l'action militaire mette définitivement
fin au terrorisme n'est rien de plus qu'une croyance optimiste.
Pour la soutenir, nous devrions non seulement installer un
nouveau régime en Afghanistan, éliminer Al Qaïda,
le Hamas et les autres organisations terroristes, mais il
nous faudrait également policer le monde Islamique
tout entier, et vraisemblablement tous les pays où
la politique étrangère américaine basée
sur l'économie crée des griefs qui alimentent
le ressentiment et pourraient dégénérer
en haine. Ces facteurs ne sont pas éliminés
par une réponse armée, ils en sont seulement
exacerbés.
Le temps est venu de réfléchir sérieusement
à l'efficacité qu'il y a à continuer
à contrer la violence de la terreur par la violence
d'une guerre organisée. Il est possible que le moyen
d'éliminer le terrorisme de façon durable et
fiable de la surface de la terre ne soit pas en éliminant
les peuples qui se tournent vers le terrorisme, mais par l'élimination
des griefs qui les rendent terroristes. Ceci demande une politique
économique et étrangère plus sage et
plus équilibrée. S'attirer le courroux des fondamentalistes
Islamistes, et dans une certaine mesure également de
la partie plus modérée du monde Islamiste et
Arabe, c'est un prix trop élevé à payer
pour protéger les intérêts des Etats-Unis
concernant le pétrole. C'est la motivation principale
de toutes les interventions américaines dans la région
depuis l'accord de1945 entre le président Roosevelt
et le Roi Ibn Saud, pour protéger la famille royale
Saoudite contre ses ennemis en échange d'un accès
perpétuel et illimité aux champs de pétrole
d'Arabie Saoudite. Une politique plus équilibrée
dans le monde arabe, la même que dans le reste du monde,
éliminerait le spectre du terrorisme de façon
plus sûre et durable que la simple élimination
des terroristes.
Nous devrions réfléchir dans quelle direction
nous allons alors que nous avons encore le choix : la voie
de la justice à court terme par la force des armes,
ou la voie de la justice à long terme à travers
une politique sage et équilibrée. Si nous prenons
la voie des armes et que le conflit prenne une dimension mondiale,
cela pourrait mettre fin à l'histoire de l'humanité
sur cette planète. Et ce serait la fin de cette histoire,
et aussi de vous et moi.
Ervin Laszlo