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La guerre qui peut déterminer les destins
du 21e siècle n'a pas lieu en Afghanistan: elle a commencé
vendredi dernier, dans la capitale du Qatar
Si savoir comment seront les conflits des décennies
à venir peut vous intéresser, tournez-vous vers
Kaboul, Mazar-e-Charif ou Washington. Observez les missiles "intelligents"
qui s'écrasent sur des villages de civils. Notez que dans
la coalition internationale conduite par les EUA il existe des
"démocraties" qui n'ont pas entamé des discussions
avec leurs sociétés sur la guerre, et notez aussi
qu'il existe des dictatures qui ont été convaincues
par l'argument des dollars. Vérifiez que l'Empire se consacre
avec grand soin de former, pour l'Afghanistan, un nouveau gouvernement,
sur lequel il pourra exercer un contrôle parfait, et ainsi
il sera facile, par la suite, de construire des oléoducs
et des gazoducs pour garantir le pétrole et le gaz de la
Mer Caspienne. Remarquez les atteintes aux libertés individuelles
commises dans les nations "libres" au nom de la lutte contre l'ennemi
extérieur: prison arbitraire d'étrangers, possibilité
d'employer la torture et de perpétrer des meurtres politiques
(à condition qu'ils soient employés et perpétrés
à l'étranger...), droit de surveiller les communications
téléphoniques et par Internet, droit de pouvoir
censurer les informations. Notez que les médias se taisent
devant tout ça, car ils ne sont plus presse, ils sont juste
une (grande) entreprise, et qu'eux aussi misent sur la guerre
comme une arme contre la crise du système dans lequel ils
font leurs affaires prospérer. Mais allez encore plus loin.
Essayez de voir les intérêts qui se cachent derrière
ce cirque grand-guignolesque. Pour cela, il vous suffit juste
de tournez votre regard vers Doha, la capitale de l'émirat
du Qatar, où a lieu, depuis vendredi dernier, la quatrième
Réunion Interministérielle de l'Organisation Mondiale
du Commerce (OMC).
Les deux plateaux de scène se trouvent
de façon emblématique au Moyen Orient;
l'Afghanistan et le Qatar, lieux de tant d'épisodes décisifs
de l'Histoire de l'homme, voilà où l'Empire tente
de façonner le siècle selon son point de vue. À
Kaboul et à Mazar-e-Charif, on montre ses griffes. Mais
à Doha on dévoile la vision du monde. Et si, comme
dans les années 1980, le capitalisme pouvait être
encore une fois sauvé de la crise sans qu'on fasse des
concessions aux sociétés mais, au contraire, au
moyen d'une nouvelle concentration de pouvoir et de richesse?
Et si le chemin à prendre était celui de transformer
en marchandises ce qui maintenant est tenu comme une ordonnance
de droits? Deux textes publiés ces derniers jours
par le mouvement ATTAC, en
Suisse et en
France (où le document a beaucoup d'autres signataires),
voient la réunion de Doha comme un mouvement en ce sens
là. L'objectif de l'OMC, dit le texte suisse, est la marchandisation
de "toutes les activités humaines: l'agriculture, les services,
la santé, l'éducation, la culture, le patrimoine
génétique, l'eau et même la pollution atmosphérique!".
Une tournée semée d'embûches
L'ATTAC-Suisse a traité à fond
les faits. L'Organisation nous rappelle que l'objectif de la rencontre
interministérielle est de déclencher le round
de négociations commerciales qui ont échoué
il y a deux ans à Seattle. Et, à partir de documents
officiels (en particulier du brouillon de la résolution
de Doha, que l´OMC elle-même a divulgué il y
a quelques semaines), nous montre les trois principaux buts de
la rencontre:
>> 1. Promouvoir la marchandisation
des services publics et des biens communs:
Réunis autour de lobbies puissants,
les grands groupes internationaux du secteur des services jugent
que le moment est arrivé d'éliminer certains "obstacles"
à leurs activités. Ils proposent d'élargir
l'Accord Général sur le Commerce des Services
(l'AGCS ou GATS en anglais), qui réduit la souveraineté
des États pour légiférer sur la matière.
Ces lobbies savent qu'il sera plus facile par la suite
de démanteler les réseaux gratuits d'enseignement
et de santé qui répondent aux besoins de tous dans
plusieurs pays d'Europe et d'Asie, et les systèmes de sécurité
sociale qui n'ont pas de buts lucratifs, mais qui existent fondés
sur la solidarité. Ils excitent leur cupidité en
regardant le Sud de la planète. Ici, quelques législations
réservent aux travailleurs et aux entreprises nationales
un éventail d'activités qui comprennent, selon chaque
pays, les transports, la navigation fluviale, les services financiers,
les assurances, l'enseignement, la santé, l'aide judiciaire,
l'assainissement, la production d'énergie et tant d'autres.
Si de telles "barrières" se maintiennent, si rien de tout
cela ne peut pas être transformé en marchandise,
pensent les mega-multinationales du secteur, comment faire pour
élargir les affaires et vaincre la crise?
>> 2. Subordonner la souveraineté
des États aux "droits" des investisseurs
À l'ordre du jour d'une éventuelle
nouvelle tournée de libéralisation commerciale
il existe plusieurs accords dont le but est d'élargir encore
plus le pouvoir de l'OMC et de réduire, par conséquent,
le pouvoir des sociétés et des États. On
parle de protocoles sur l'exploitation des forêts, sur la
production culturelle, et, le plus important, dans l'élargissement
du MIC, l'accord qui existe déjà sur les investissements.
L'ATTAC-Suisse dénonce: il s'agit dans
la pratique, d'une tentative de résurrection de l'Accord
Multilatéral sur les Investissements (AMI). Proposé
par les grandes corporations, il y a cinq ans, et pas signé
en 1998, après la mobilisation internationale qui a précédé
les grandes protestations mondiales contre le néolibéralisme,
il accordait des larges pouvoirs aux multinationales pour bloquer
la démocratie et la conquête de nouveaux droits sociaux.
L'accord permettait que les entreprises puissent porter plainte
contre les États, et qu'elles puissent toujours demander
des indemnisations, quand des mesures de n'importe quelle nature
par exemple, une réduction de la journée
de travail, une mesure prise pour défendre l'industrie
nationale, pour défendre les consommateurs, un nouveau
code pour l'environnement était voté pourraient
réduire leurs marges de bénéfices.
Dominer le Sud, pour des miettes
>> 3. Ouvrir les marchés agricoles
et finir avec la thèse de la souveraineté alimentaire
:
Pour le grand étonnement des néolibéraux,
ni tous jugent que la fonction de l'agriculture est de produire
des aliments à des prix chaque fois moins chers et avec
des bénéfices toujours plus importants. Les luttes
des agriculteurs, la mémoire des grandes famines, les inquiétudes
avec l'environnement et la défense des cultures régionales
ont permis que les concepts de multifonctionnalité de
la terre et de souveraineté alimentaire se définissent.
Ces concepts ont été en partie intégrés
aux législations, surtout en Europe et au Japon. Les États
protègent les paysans qui s'intéressent à
la culture des aliments de base de la diète nationale (comme
le riz, pour les Japonais) et qui s'intéressent à
les produire tout en respectant la nature. Ces États offrent
à ces agriculteurs des subsides. Les citoyens sont
conscientes qu'il est plus cher de produire dans ces conditions,
et en plus sans tenir compte des grandes surfaces de terre ou
sans l'accès aux capitaux dont disposent les grandes multinationales
des agro-affaires. Mais elles n'ont aucune intention de laisser
tomber leurs droits sociaux, ou la protection de la nature, de
la culture alimentaire et du paysage.
Coûte que coûte voulant marcher sur
les petits agriculteurs, les mega-corporations agricoles, cherchent
le soutien des pays du Sud, pour finir avec les subsides. Elles
ont le soutien des gouvernement et des médias. Elles déclarent
que l'ouverture du marché européen et japonais permettrait
de doubler les exportations d'aliments vers des pays comme le
Brésil. Mais elles cachent l'essentiel: 1. Toutes
les sociétés qui vont soumettre leur agriculture
à la logique des marchés seront incapables
de développer des politiques qui respectent l'agriculteur
et la nature; 2. Il n'y a que les grandes propriétés,
qui n'offrent presque pas de postes de travail et qui produisent
en faisant usage massivement de pesticides, qui seraient capables
d'exporter de grands volumes; 3. Si elle est adoptée,
l'ouverture des marchés agricoles ne sera que la miette
que les pays riches vont offrir au Sud en échange d'une
chose beaucoup plus importante: le contrôle des secteurs
industriels et de services, par la mise en place des mesures que
nous venons d'exposer. Exactement comme pendant la période
coloniale, le "Tiers Monde" devra se contenter de son rôle
de producteur des produits primaires, et remettre le filet mignon
de ses économies aux entreprises étrangères.
La guerre a établi l'ordre du jour...
La réunion de Doha est, dans tous les
sens, un fruit de la guerre lancée par l'Empire sous prétexte
de combattre le terrorisme. Dans un autre texte, également
disponible dans les agences indépendantes de nouvelles
qui existent sur l'Internet, l'analyste américain Greg
Palast raconte l'effort fait par la Maison pour instrumentaliser
les attentats contre New York et Washington, en les utilisant
pour servir à la nouvelle tournée de l'Organisation
Mondiale du Commerce. Le 11 septembre, les malentendus entre les
pays qui jouent un rôle plus décisif à l'intérieur
de l'OMC (EUA, Union Européenne, Japon, Inde) étaient
si profonds que la plus grande partie des observateurs avait des
doutes sur la confirmation même de la rencontre de Doha.
Au long de son article, intitulé de façon
suggestive Djihad
du Commerce, Palast décrit les mouvements
faits par le secrétaire de commerce des EUA, Robert Zoellick,
à partir des attentats. Les tours du World Trade Center
flambaient encore quand il a déclaré, contre toute
logique, que la meilleure façon de faire face au terrorisme
était de promouvoir le "libre" commerce. Il s'est lancé
ensuite à une série de contacts internationaux dans
lesquels il a présenté des arguments qui montraient
que si la tournée n'était pas faite cela
signifierait une défaite inacceptable pour les EUA, dans
un moment politique délicat. La Maison Blanche était
si déterminée à faire une démonstration
de force qu'elle a contrarié son propre discours officiel
sur la sécurité et le terrorisme. Doha est enclavée
dans le cur du Moyen Orient, à deux heures à
peine de vol aussi bien de l'Afghanistan que de l'Iraq. Si les
deux étaient vraiment les centres de la terreur, il ne
serait risque de concentrer aussi près d'eux autant de
diplomates, d'autorités, d'hommes d'affaires? Ou tous les
sacrifices seront justifiables, au nom de la Djihad du Commerce
?
... mais elle n'a pas aplani les intérêts
Á Seattle, il y a deux ans, les divergences
entre les propres pays riches ont été un combustible
explosif qui a aidé à détoner la déflagration
d'une nouvelle tournée de libéralisation
commerciale. Il est probable que quelque chose de pareil se passe
à Doha. Quoique solidaires de l'Empire, les grands conglomérats
d'entreprises qui ont siège en d'autres nations du Nord
et les États qui les représentent n'ont pas l'habitude
de renoncer à leurs intérêts.
Les technocrates européens accepteraient
de bon gré de retirer les subsides des agriculteurs qui
après tout gênent le progrès des affaires
agricoles dans leur continent. Mais il serait nécessaire
d'obtenir des compensations. Les EUA admettraient, par exemple,
que les multinationales françaises d'assainissement, les
plus puissantes du monde, pénètrent dans leurs marchés?
Ils seraient disposés à revoir leur législation
anti-dumping, reconnue comme arbitraire et dans la pratique
une barrière pour protéger les producteurs locaux
quand ils ne sont pas capables d'envisager les concurrents européens,
asiatiques et même du Sud de la planète?
Le 19 octobre, Aileen Kwa, du centre d'études
asiatiques Focus on the Global South, a écrit un
excellent
rapport sur l'état dans lequel se trouvaient
les négociations. Son texte suggère une très
forte tension entre deux mouvements contradictoires. D'un côté,
les divergences entre les pays plus influents dans l'Organisation
Mondiale du Commerce étaient "pires qu'avant Seattle".
D'un autre, les EUA et les dirigeants même de l'OMC menaient
un effort frénétique pour arriver a un accord
quelconque. Aileen a signalé que le premier brouillon
de déclaration finale pour la réunion de Doha avait
été divulgué le 26/9; et que dans les trois
semaines suivantes rien moins que deux rencontres internationales
avaient eu lieu dans les coulisses l'une a Singapour, l'autre
à Mexico. Ouverte finalement le 10 novembre, la réunion
de Doha semble confirmer, jusqu'au moment où nous fermons
cette édition de Outras Palavras, les tensions et
les difficultés de faire des pronostics avant la clôture
des travaux, fixée pour le 15.
De l'unité dans le camp qui résiste
Quelle attitude adopter face à une nouvelle
tournée? L'accepter, au nom du prétendu risque
d'une récession mondiale, en cas de son échec? Si
la nouvelle tournée a commencé, de l'intérieur,
chercher à empêcher les pires positions de prévaloir?
Ou lutter pour qu'elle ne commence pas et, de cette façon,
ouvrir le chemin pour bâtir, dans l'opinion publique,
une alternative?
Pendant ces derniers mois, le mouvement de résistance
à la mondialisation capitaliste a construit une magnifique
unité autour de la seconde position. Depuis le 9 novembre,
des centaines de manifs ont commencé à éclater
dans les cinq continents, en s'opposant toujours à une
tournée qui serait, au fond, un nouveau choc de mondialisation
néolibérale. L'ATTAC français a créé
une page spéciale pour les faire connaître. Seulement
là il y a notice de 130 initiatives, en 12 pays. Conséquence
inévitable de la contre-offensive lancée par l'Empire
après le 11 septembre, les manifs ne seront pas aussi massives
comme celle de Gênes, le 20 juillet. On sent, en particulier,
l'absence de plus grandes protestations dans les États-Unis
mêmes.
Mais la multiplication, dans toute la planète,
de la volonté de résister à une nouvelle
tournée indique que le mouvement naissant contre le
néolibéralisme continue vivant, qu'il garde l'ambition
de transformer le monde, qu'il n'est pas disposé à
amoindrir ses exigences. Deux, parmi les nombreux manifestes lancés
sur la réunion de Doha, aident à démontrer
aussi bien la diffusion que le caractère radical de la
critique à l'OMC. Le premier est un manifeste rédigé
par le Council
of Canadians un bien connu centre d'études
du Nord et signé par des centaines d'organisations
du monde entier. Dans ses paragraphes finals, le texte rend clair
que les signataires, comme beaucoup d'autres, voient la bataille
actuelle comme une partie d'une grande marche vers l'autre société:
"Un système de commerce international juste exige des changements
qui vont au-delà de l'OMC. Il doit assurer les droits et
le bien-être des travailleurs et paysans qui produisent
les biens et les services. (...) Nous assumons le compromis de
mobiliser les sociétés dans nos pays pour lutter
pour de telles exigences et défier les politiques injustes
de l'OMC. Nous appuierons, au moyen de campagnes internationales
de solidarité, d'autres peuples et pays qui soient disposés
à le faire (...) Il est temps de répandre dans tout
le monde l'esprit de Seattle"...
Le second
document a un sens symbolique encore plus fort. C'est
le résultat d'une rencontre qui a réuni, entre le
5 et le 8 novembre, à Beyrouth, des mouvements sociaux
et des organisations des cinq continents mais en particulier
rattachés au monde arabe. Il est facile d'imaginer les
difficultés de dévier l'attention vers des sujets
mondiaux, dans cette région si marquée par la violence
de l'État israélien, des gouvernements maintenus
par l'Empire, des fondamentalismes. Nonobstant, le texte révèle
une analyse profonde et détaillée sur le rôle
de l'OMC et en même temps un large débat sur des
alternatives. Ses conclusions sont claires et encourageantes:
"Notre monde n'est pas à vendre et les vies et le bien-être
des êtres humains ne sont pas matière de commerce".
En d'autres mots, Le monde n'est pas une marchandise, ce
sentiment et ce drapeau partagés par chaque fois plus de
mouvements et plus de gens et qui se trouvent juste à
côté de Kaboul et de Doha...
Outras Palavras(D´Autres Mots)
est le bulletin en ligne du portail portoalegre2002.org
Des versions en portugais, en espagnol et en anglais sont disponibles.
Référence : Outra
Palavras (D'Autre Mots) - n°16 - Lundi, 19 novembre 2001
Reproduit par Cyberhumanisme avec l'accord du site.
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