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[PORTO ALEGRE 2002]

Quel est le futur des États-Nations?

 

Outra Palavras (D'Autre Mots), le 10 décembre 2001 - nº 22 - bulletin en ligne du portail Porto Alegre 2002.

FSM — LE DÉFI DES ALTERNATIVES (II)

Quel est le futur des États-Nations?


Le chercheur politique et activiste Daniel Bensaid ouvre un des débats plus attendus du Forum Social Mondial. Son texte montre que le néolibéralisme dissout les souverainetés nationales dans le but d'imposer la loi du plus fort et le monopole de la terreur. L'auteur discute trois chemins pour redéfinir l'espace politique démocratique. Lisez le texte (en français) et notre résumé.

FSM: LE DÉFI DES ALTERNATIVES (II)

Est-ce qu'il y aura un espace public sous l'Empire?

Daniel Bensaid ouvre, pour le FSM, le débat autour du thème " Souveraineté, Nations et Empires "

Dans le grand tourbillon d'idées et de résistances dans lesquelles le II Forum Social Mondial doit se transformer, rares seront les événements qui connaîtront un succès de public semblable à celui de la Conférence sur la Souveraineté, nations et empires (Axe IV, Thème3). Celle-ci va certainement éveiller de grandes discussions. Chacun des participants de la nouvelle rencontre à Porto Alegre sait ou sent qu'il faut absolument trouver une réponse à la guerre que les États-Unis d'Amérique ont déclenché en Afghanistan, avec l'objectif de confirmer leur pouvoir impérial et leur projet d'ultra concentration de richesse qui lui est associé. Mais quelle sera cette réponse ? Réaffirmer tout simplement la souveraineté des États nationaux et lutter pour elle ? Exiger les droits d'une vague "citoyenneté planétaire" ? Revenir à la sécurité des communautés ethniques et accepter les risques de la xénophobie ? Sur le portail www.portoalegre2002.org vous pouvez trouver le texte qui va servir de guide à cette discussion fondamentale. Rédigé, à la demande des organisateurs du Forum, par le chercheur et militant politique français Daniel BENSAID, le document discute avec beaucoup de courage les origines de l'État national, ses liens avec la naissance du capitalisme, les conquêtes sociales obtenues chapeautées par cette notion, et aussi la crise de l'État national. L'auteur souligne, avec grand pouvoir de synthèse, quelles sont les menaces subies par la démocratie et par l' "espace politique" dans la mondialisation néo-libérale. M. Bensaid évite, néanmoins, d'indiquer un chemin alternatif. Il rappelle, dans ses commentaires, tout juste ce que d'autres auteurs proposent. C'est peut-être l'une des lacunes du document.

Une création du capitalisme, mais une base pour la solidarité

Penseur rigoureux, M. Bensaid n'hésite pas à situer l'origine politique de l'État-nation : "sa généralisation (...) accompagne la genèse et le triomphe du capitalisme à l'échelle planétaire. En Europe, l'émergence du système des Etat Nations a pour envers (et condition) le processus de colonisation et de domination impériale du monde". L'auteur ajoute que "l'État-nation comme forme historique d'organisation politique" est donc destiné à disparaître. Nonobstant, M. Bensaid n'oublie pas ses aspects d'humanisation. Il rappelle que la nation n'est pas une simple " substance originelle mise en forme par l'État", mais elle apparaît "comme le résultat d'une entreprise d'unification territoriale, administrative et scolaire (linguistique)".

Faisant référence à Habermas, il souligne que "la conscience nationale apporte ainsi à l'État territorial " le substrat culturel qui assure la solidarité citoyenne "". Il regrette que cette conquête ait été obtenue en Europe, mais qu'elle ait été exportée comme un modèle imposé au reste du monde, comme partie d'un ensemble de mesures de domination économique : "issus des partages coloniaux, nombre de pays d'Afrique ou du monde arabe représentent des ébauches fragiles d'Etat Nations modernes, estropiés dès leur formation par l'insertion dépendante dans le marché mondial. Ils n'ont ainsi eu ni le temps ni les moyens d'une redistribution sociale permettant de consolider un espace public et une société civile active".

Sous l'empire et la guerre, l'énorme risque d'une "transition périlleuse"

Même dans les pays du centre, cependant, les conquêtes atteintes sous le signe de l'État-nation sont menacées par le "choc de la mondialisation capitaliste", qui provoque une "crise des souverainetés nationales". M. Bensaid explique. "Toutes les catégories de la politique moderne héritées des Lumières sont ébranlées : nation, peuples, territoires, frontières, représentation". Elles n'ont pas été remplacées, cependant, par un nouvel espace international démocratique. Au contraire : "En l'absence d'un pouvoir législatif international, cette transition périlleuse est favorable au droit du plus fort s'imposant avec l'aval de l'ONU lorsque c'est possible, sans lui si nécessaire". Une telle brutalité est aggravée, évidemment, par la guerre. "Un nouveau grand partage du monde est en cours. Ce remue-ménage des zones d'influence ne se fait jamais à l'amiable sur le tapis vert (...) La doctrine asymétrique américaine de guerre à zéro mort, repose sur le monopole de la terreur de haute technologie, dont la bombe d'Hiroshima constitue la préfiguration et le symbole. (...) dans une guerre éthique, menée au nom du Bien universel et de l'Humanité majuscule, ne connaît ni ennemi ni droit de la guerre. Elle devient une croisade séculière où l'adversaire est exclu de l'espèce, bestialité, promis à la traque et au lynchage".

Trois chemins pour reconstruire un espace politique

M. Bensaid expose ensuite les trois alternatives à la déconstruction de l'État qui surgissent plus fréquemment dans la pratique et dans le débat politique. La première est, selon lui, "la régression de la nation politique vers la nation zoologique (ou ethnique), de la légitimation démocratique vers les légitimités généalogiques". Elle apporte le risque évident de la xénophobie et du confessionnalisme de la vie publique, quand la communauté nationale s'identifie à un credo religieux. La deuxième est la tentative d'organiser la résistance des espaces nationaux aujourd'hui existants. Quoiqu'elle s'appuie sur les valeurs civiques et républicaines, elle "ne résiste pas", dans l'opinion de M. Bensaid, "à des questions concrètes comme l'immigration, le droit des étrangers, le rapport entre la citoyenneté et la nationalité".

Union Européenne, le chemin pour la nouvelle démocratie

La troisième alternative, proposée par Habermas et Balibar, serait la constitution d'"une citoyenneté multiculturelle", ou d'"identités cosmopolites". Elle serait exprimée, au moins de façon embryonnaire, dans l'Union Européenne, où des institutions politiques plurinationales sont en train d'être construites et une "ethnicité fictive" et une "nouvelle figure de peuple" pourraient être en train d'être inventées. M. Bensaid même semble, cependant, douter de ce pari. Il rappelle que "l'inégalité persiste, non seulement entre des blocs comme l'Union Européenne, l'ALENA et le Mercosur, mais aussi à l'intérieur de chaque zone". En conséquence, cette "démocratie post-nationale", entrevue par Habermas, "échoue cependant en pratique dans la mesure où la destruction libérale des solidarités sociales, loin de donner corps à une collectivité politique nouvelle, attise les paniques identitaires et creuse l'écart entre l'euro-fédéralisme des élites et l'euro-scepticisme des peuples".

L'issue de la "citoyenneté sans communauté"

Profond en examinant la crise de l'État-Nation, M. Bensaid conclut son texte, cependant, avec une issue apparemment moins radicale que son analyse. Pour lui, "l'une des pistes, ouvertes par la crise des souverainetés nationales, réside dans la dissociation des notions de citoyenneté et de nationalité". En d'autres mots, le lien de chaque individu avec sa nation passerait à être un sujet de la sphère privée comme la religion. Les droits de la citoyenneté seraient liés à la résidence. Si je suis pakistanais, mais je vis en France, j'ai les mêmes droits des citoyens qui y sont nés. M. Bensaid appelle cela "une citoyenneté sans communauté", qui, pour lui, "dessine une issue à l'alternative entre universalisme abstrait et communautarisme vindicatif".

L'auteur même semble reconnaître que c'est encore une réponse insuffisante. Il admet qu' "un problème demeure et non le moindre : quelle force sociale est aujourd'hui susceptible de porter une tel projet de citoyenneté sociale" ? Dans l'effort de construction d'issues pour un problème si brûlant, il est utile, en plus, de rappeler que la proposition laisse en suspens les angoisses de la grande majorité des habitants du Sud ? Qu'est-ce qui leur restera, dans le monde globalisé par les marchés ? Se résigner au démantèlement de leurs propres Etats Nations ? Faire appel à l'issue incertaine et sélective de l'immigration ? Pour qu'un autre monde soit possible, il sera nécessaire certainement d'inventer plus d'espoirs...

 


 

SUR LE MÊME THÈME:

L'État minime? Mais non pour le capital...

Un des plus connus "conte de fées" du néolibéralisme est celui qui raconte que les états nationaux connaissent leur fin, exactement comme l'histoire humaine. Pour contester cette idée, Noëlle Burgi et Philip Golub écrivent ensemble un texte pour rappeler l'importance que les états ont eu soit dans la construction du capitalisme industriel soit pour sa conversion par la suite à la phase néolibérale (en portugais et en français)

Même si l'État est toujours le levier du capital, assurément il s'est modifié. Trier ce qui existe de vraiment nouveau dans ce tableau et faire voir ce qui est "du vieux vin caché dans de nouvelles bouteilles" est le travail auquel se sont consacrés Giovanni Arrighi (en espagnol) et Eduardo Carrion (en portugais).

La vente des entreprises de l'État, la privatisation de l'espace public

La réduction de l'espace public à l'intérieur des nations se donne aussi à travers la vente des entreprises de l'État. Le philippin Walden Bello raconte le processus de vente des usines hydroélectriques en Asie (en anglais), tandis que Cesar Benjamin fait le récit de la déréglementation du secteur électrique au Brésil et de la crise énergétique qui s'en est suivi (en portugais). Chris Adams tente d'analyser ce phénomène sur plan mondial. Il dénonce la forme employée pour transférer les entreprises publiques au secteur privé dans tout le Sud de la planète (en anglais).

L'ALCA arrive comme un rouleau compresseur sur les nations latino-américaines...

Le processus quasi secret d'implantation de la ZLEA (Zone de Libre Échange des Amériques, ALCA en anglais), pratiquement sans aucun débat public, peut être un grave indice de ce qui va venir. Selon Maude Barlow, du Council of Canadians, l'objectif plus vaste de la ZLEA est de réduire la machine de l'État — préparant ainsi la place pour les entreprise privées du Nord — et l'espace public — pour réduire le pouvoir de décision des peuples sur leur propre futur (en portugais et en espagnol). Pour absorber les souverainetés et imposer des volontés aux autres nations il faut, comme l'affirme l'américain James Petras, une "élaborée architecture militaire" (en espagnol). Et comme partie de cette stratégie, tenter d' "enrôler les forces armées de l'Amérique Latine", comme l'accuse l'organisation des droits humains Nizkor (en espagnol).

... mais les mouvements sociaux résistent toujours

Pour faire face à cette menace contre les peuples des Amériques, les mouvements sociaux de tout le continent se sont retrouvés à La Havane, au mois d'octobre, comme racontent Miguel Urbano Rodrigues (en portugais) et Mireya Castañeda (en espagnol et en portugais). La Rencontre de l'Hémisphère contre l'ALCA a servi à dénoncer le véritable objectif du projet, l'annexion de l'Amérique Latine — dénoncé par les économistes Osvaldo Martinez, de Cuba, (en espagnol) et Jorge Beinstein, de l'Argentine (en espagnol) — et aussi pour proposer une intégration solidaire du continent, comme il est clair dans la lecture de la déclaration finale de la rencontre (en espagnol) et du rapport de Mario Muñoz Lozano et Joaquín Rivery (en espagnol).

Quatre textes pour analyser l'énigme vénézuélien

Parmi les possibilités de résistance au plan expansionniste de la Maison Blanche, une chose nous interpelle, la position du polémique Président du Venezuela M. Hugo Chávez. Quatre textes qui sont disponibles sur le portail www.portoalegre2002.org en font une analyse, ils ont été écrits par Ignacio Ramonet, James Petras, Viviane Forrester et Richard Gott (en espagnol).

En Europe, une union qui ne soit pas exclusivement économique

Dans le continent qui a inauguré la figure de l'État-national, la lutte est pour une intégration qui puisse aller au-delà du simple plan économique, et qui puisse avoir comme axes la solidarité et la pluralité. C'est le "grand saut" proposé par François Vercammen (en espagnol) et aussi par Augustín Moran (en espagnol).

 


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Référence : Outra Palavras (D'Autre Mots) - n°22 - 10 décembre 2001
Reproduit par Cyberhumanisme avec l'accord du site.


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