|
FSM LE DÉFI DES ALTERNATIVES
(II)
Quel est le futur des États-Nations?
Le
chercheur politique et activiste Daniel Bensaid ouvre un
des débats plus attendus du Forum Social Mondial. Son texte
montre que le néolibéralisme dissout les souverainetés
nationales dans le but d'imposer la loi du plus fort et le monopole
de la terreur. L'auteur discute trois chemins pour redéfinir
l'espace politique démocratique. Lisez le texte (en
français) et notre résumé.
FSM: LE DÉFI DES ALTERNATIVES (II)
Est-ce qu'il y aura un espace
public sous l'Empire?
Daniel Bensaid ouvre, pour le FSM, le débat
autour du thème " Souveraineté, Nations
et Empires "
Dans le grand tourbillon d'idées et de
résistances dans lesquelles le II Forum Social Mondial
doit se transformer, rares seront les événements
qui connaîtront un succès de public semblable à
celui de la Conférence sur la Souveraineté, nations
et empires (Axe IV, Thème3). Celle-ci va certainement
éveiller de grandes discussions. Chacun des participants
de la nouvelle rencontre à Porto Alegre sait ou sent qu'il
faut absolument trouver une réponse à la guerre
que les États-Unis d'Amérique ont déclenché
en Afghanistan, avec l'objectif de confirmer leur pouvoir impérial
et leur projet d'ultra concentration de richesse qui lui est associé.
Mais quelle sera cette réponse ? Réaffirmer tout
simplement la souveraineté des États nationaux et
lutter pour elle ? Exiger les droits d'une vague "citoyenneté
planétaire" ? Revenir à la sécurité
des communautés ethniques et accepter les risques de la
xénophobie ? Sur le portail www.portoalegre2002.org
vous pouvez trouver le texte qui va servir de guide à cette
discussion fondamentale. Rédigé, à la demande
des organisateurs du Forum, par le chercheur et militant politique
français Daniel BENSAID, le document discute avec beaucoup
de courage les origines de l'État national, ses liens avec
la naissance du capitalisme, les conquêtes sociales obtenues
chapeautées par cette notion, et aussi la crise de l'État
national. L'auteur souligne, avec grand pouvoir de synthèse,
quelles sont les menaces subies par la démocratie et par
l' "espace politique" dans la mondialisation néo-libérale.
M. Bensaid évite, néanmoins, d'indiquer un chemin
alternatif. Il rappelle, dans ses commentaires, tout juste ce
que d'autres auteurs proposent. C'est peut-être l'une des
lacunes du document.
Une création du capitalisme, mais une
base pour la solidarité
Penseur rigoureux, M. Bensaid n'hésite
pas à situer l'origine politique de l'État-nation
: "sa généralisation (...) accompagne la genèse
et le triomphe du capitalisme à l'échelle planétaire.
En Europe, l'émergence du système des Etat Nations
a pour envers (et condition) le processus de colonisation et de
domination impériale du monde". L'auteur ajoute que "l'État-nation
comme forme historique d'organisation politique" est donc destiné
à disparaître. Nonobstant, M. Bensaid n'oublie pas
ses aspects d'humanisation. Il rappelle que la nation n'est pas
une simple " substance originelle mise en forme par
l'État", mais elle apparaît "comme le résultat
d'une entreprise d'unification territoriale, administrative et
scolaire (linguistique)".
Faisant référence à Habermas,
il souligne que "la conscience nationale apporte ainsi à
l'État territorial " le substrat culturel qui
assure la solidarité citoyenne "". Il regrette
que cette conquête ait été obtenue en Europe,
mais qu'elle ait été exportée comme un modèle
imposé au reste du monde, comme partie d'un ensemble de
mesures de domination économique : "issus des partages
coloniaux, nombre de pays d'Afrique ou du monde arabe représentent
des ébauches fragiles d'Etat Nations modernes, estropiés
dès leur formation par l'insertion dépendante dans
le marché mondial. Ils n'ont ainsi eu ni le temps ni les
moyens d'une redistribution sociale permettant de consolider un
espace public et une société civile active".
Sous l'empire et la guerre, l'énorme
risque d'une "transition périlleuse"
Même dans les pays du centre, cependant,
les conquêtes atteintes sous le signe de l'État-nation
sont menacées par le "choc de la mondialisation capitaliste",
qui provoque une "crise des souverainetés nationales".
M. Bensaid explique. "Toutes les catégories de la politique
moderne héritées des Lumières sont ébranlées
: nation, peuples, territoires, frontières, représentation".
Elles n'ont pas été remplacées, cependant,
par un nouvel espace international démocratique. Au contraire
: "En l'absence d'un pouvoir législatif international,
cette transition périlleuse est favorable au droit du plus
fort s'imposant avec l'aval de l'ONU lorsque c'est possible, sans
lui si nécessaire". Une telle brutalité est aggravée,
évidemment, par la guerre. "Un nouveau grand partage du
monde est en cours. Ce remue-ménage des zones d'influence
ne se fait jamais à l'amiable sur le tapis vert (...) La
doctrine asymétrique américaine de guerre à
zéro mort, repose sur le monopole de la terreur de haute
technologie, dont la bombe d'Hiroshima constitue la préfiguration
et le symbole. (...) dans une guerre éthique, menée
au nom du Bien universel et de l'Humanité majuscule, ne
connaît ni ennemi ni droit de la guerre. Elle devient une
croisade séculière où l'adversaire est exclu
de l'espèce, bestialité, promis à la traque
et au lynchage".
Trois chemins pour reconstruire un espace
politique
M. Bensaid expose ensuite les trois alternatives
à la déconstruction de l'État qui surgissent
plus fréquemment dans la pratique et dans le débat
politique. La première est, selon lui, "la régression
de la nation politique vers la nation zoologique (ou ethnique),
de la légitimation démocratique vers les légitimités
généalogiques". Elle apporte le risque évident
de la xénophobie et du confessionnalisme de la vie publique,
quand la communauté nationale s'identifie à un credo
religieux. La deuxième est la tentative d'organiser la
résistance des espaces nationaux aujourd'hui existants.
Quoiqu'elle s'appuie sur les valeurs civiques et républicaines,
elle "ne résiste pas", dans l'opinion de M. Bensaid, "à
des questions concrètes comme l'immigration, le droit des
étrangers, le rapport entre la citoyenneté et la
nationalité".
Union Européenne, le chemin pour la
nouvelle démocratie
La troisième alternative, proposée
par Habermas et Balibar, serait la constitution d'"une citoyenneté
multiculturelle", ou d'"identités cosmopolites". Elle serait
exprimée, au moins de façon embryonnaire, dans l'Union
Européenne, où des institutions politiques plurinationales
sont en train d'être construites et une "ethnicité
fictive" et une "nouvelle figure de peuple" pourraient être
en train d'être inventées. M. Bensaid même
semble, cependant, douter de ce pari. Il rappelle que "l'inégalité
persiste, non seulement entre des blocs comme l'Union Européenne,
l'ALENA et le Mercosur, mais aussi à l'intérieur
de chaque zone". En conséquence, cette "démocratie
post-nationale", entrevue par Habermas, "échoue cependant
en pratique dans la mesure où la destruction libérale
des solidarités sociales, loin de donner corps à
une collectivité politique nouvelle, attise les paniques
identitaires et creuse l'écart entre l'euro-fédéralisme
des élites et l'euro-scepticisme des peuples".
L'issue de la "citoyenneté sans communauté"
Profond en examinant la crise de l'État-Nation,
M. Bensaid conclut son texte, cependant, avec une issue apparemment
moins radicale que son analyse. Pour lui, "l'une des pistes, ouvertes
par la crise des souverainetés nationales, réside
dans la dissociation des notions de citoyenneté et de nationalité".
En d'autres mots, le lien de chaque individu avec sa nation passerait
à être un sujet de la sphère privée
comme la religion. Les droits de la citoyenneté seraient
liés à la résidence. Si je suis pakistanais,
mais je vis en France, j'ai les mêmes droits des citoyens
qui y sont nés. M. Bensaid appelle cela "une citoyenneté
sans communauté", qui, pour lui, "dessine une issue à
l'alternative entre universalisme abstrait et communautarisme
vindicatif".
L'auteur même semble reconnaître
que c'est encore une réponse insuffisante. Il admet qu'
"un problème demeure et non le moindre : quelle force sociale
est aujourd'hui susceptible de porter une tel projet de citoyenneté
sociale" ? Dans l'effort de construction d'issues pour un problème
si brûlant, il est utile, en plus, de rappeler que la proposition
laisse en suspens les angoisses de la grande majorité des
habitants du Sud ? Qu'est-ce qui leur restera, dans le monde globalisé
par les marchés ? Se résigner au démantèlement
de leurs propres Etats Nations ? Faire appel à l'issue
incertaine et sélective de l'immigration ? Pour qu'un autre
monde soit possible, il sera nécessaire certainement d'inventer
plus d'espoirs...
SUR LE MÊME THÈME:
L'État minime? Mais non pour le capital...
Un des plus connus "conte de fées" du
néolibéralisme est celui qui raconte que les états
nationaux connaissent leur fin, exactement comme l'histoire humaine.
Pour contester cette idée, Noëlle Burgi et
Philip Golub écrivent ensemble un texte pour rappeler
l'importance que les états ont eu soit dans la construction
du capitalisme industriel soit pour sa conversion par la suite
à la phase néolibérale (en
portugais et en
français)
Même si l'État est toujours le levier
du capital, assurément il s'est modifié. Trier ce
qui existe de vraiment nouveau dans ce tableau et faire voir ce
qui est "du vieux vin caché dans de nouvelles bouteilles"
est le travail auquel se sont consacrés Giovanni Arrighi
(en
espagnol) et Eduardo Carrion (en
portugais).
La vente des entreprises de l'État,
la privatisation de l'espace public
La réduction de l'espace public à
l'intérieur des nations se donne aussi à travers
la vente des entreprises de l'État. Le philippin Walden
Bello raconte le processus de vente des usines hydroélectriques
en Asie (en
anglais), tandis que Cesar Benjamin fait le
récit de la déréglementation du secteur électrique
au Brésil et de la crise énergétique qui
s'en est suivi (en
portugais). Chris Adams tente d'analyser ce
phénomène sur plan mondial. Il dénonce la
forme employée pour transférer les entreprises publiques
au secteur privé dans tout le Sud de la planète
(en
anglais).
L'ALCA arrive comme un rouleau compresseur
sur les nations latino-américaines...
Le processus quasi secret d'implantation de la
ZLEA (Zone de Libre Échange des Amériques, ALCA
en anglais), pratiquement sans aucun débat public, peut
être un grave indice de ce qui va venir. Selon Maude
Barlow, du Council of Canadians, l'objectif plus vaste
de la ZLEA est de réduire la machine de l'État
préparant ainsi la place pour les entreprise privées
du Nord et l'espace public pour réduire le
pouvoir de décision des peuples sur leur propre futur (en
portugais et
en espagnol).
Pour absorber les souverainetés et imposer des volontés
aux autres nations il faut, comme l'affirme l'américain
James Petras, une "élaborée architecture militaire"
(en
espagnol). Et comme partie de cette stratégie,
tenter d' "enrôler les forces armées de l'Amérique
Latine", comme l'accuse l'organisation des droits humains Nizkor
(en
espagnol).
... mais les mouvements sociaux résistent
toujours
Pour faire face à cette menace contre
les peuples des Amériques, les mouvements sociaux de tout
le continent se sont retrouvés à La Havane, au mois
d'octobre, comme racontent Miguel Urbano Rodrigues (en
portugais) et Mireya Castañeda (en
espagnol et en
portugais). La Rencontre de l'Hémisphère
contre l'ALCA a servi à dénoncer le véritable
objectif du projet, l'annexion de l'Amérique Latine
dénoncé par les économistes Osvaldo Martinez,
de Cuba, (en
espagnol) et Jorge Beinstein, de l'Argentine
(en
espagnol) et aussi pour proposer une intégration
solidaire du continent, comme il est clair dans la lecture de
la déclaration finale de la rencontre (en
espagnol) et du rapport de Mario Muñoz Lozano
et Joaquín Rivery (en
espagnol).
Quatre textes pour analyser l'énigme
vénézuélien
Parmi les possibilités de résistance
au plan expansionniste de la Maison Blanche, une chose nous interpelle,
la position du polémique Président du Venezuela
M. Hugo Chávez. Quatre textes qui sont disponibles sur
le portail www.portoalegre2002.org
en font une analyse, ils ont été écrits par
Ignacio Ramonet, James Petras, Viviane Forrester
et Richard Gott (en
espagnol).
En Europe, une union qui ne soit pas exclusivement
économique
Dans le continent qui a inauguré la figure
de l'État-national, la lutte est pour une intégration
qui puisse aller au-delà du simple plan économique,
et qui puisse avoir comme axes la solidarité et la pluralité.
C'est le "grand saut" proposé par François Vercammen
(en
espagnol) et aussi par Augustín Moran
(en
espagnol).
Outras Palavras (D´Autres Mots) est le bulletin en ligne
de mise-à-jour du portailportoalegre2002.org
Si vous voulez le recevoir par e-mail régulièrement,
il vous suffit de nous envoyer un message en blanc (sans objet
ni contenu) à l´adresse <mailto:outraspalavras-subscribe@yahoogroups.com.
Des versions en portugais, en espagnol et en anglais sont disponibles.
Référence : Outra
Palavras (D'Autre Mots) - n°22 - 10 décembre 2001
Reproduit par Cyberhumanisme avec l'accord du site.
|