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Pour qu'à Doha un ensemble assez vaste
de mesures soient ratifiées pour favoriser ceux qui sont
déjà des favorisés, les EUA et l'OMC ont
dû forcer la résistance de quelques pays du Sud.
Cela a été obtenu grâce à des concessions
tout à fait illusoires et dans un épisode où
la position du Brésil reste obscure
L'hebdomadaire The Economist raconte que,
dans un des moments les plus tendus de la 4e Réunion Ministérielle
de l'OMC, qui a eu lieu la semaine dernière à Doha
(Qatar), le secrétaire au Commerce des États-Unis,
Robert Zoellick, a rencontré tout à fait par hasard
dans l'ascenseur deux représentants du Vatican. Il était
décidé à obtenir coûte que coûte
un nouveau round de négociations pour l'ouverture des marchés
nationaux aux grandes corporations et au moment de l'épisode
que l'hebdo raconte il n'était pas du tout sûr s'il
obtiendrait du succès. M. Zoellick n'hésite pas
à demander à ses interlocuteurs de bien vouloir
prier pour "une petite intervention du ciel" en faveur de ses
projets. Quelques heures plus tard, il a fêté la
ratification d'un document final qu'il a jugé comme étant
"un signe puissant pour le monde". Mais il est très difficile
de qualifier de "divins" les deux facteurs qui ont pesé
en faveur des intérêts représentés
par M. le Secrétaire: 1. À Doha, les pays
qui faisaient résistance à l'idée d'un nouveau
round sont restés isolés, après que les
EUA ont séduit d'autres nations par des concessions qui
ont de l'éclat mais pas efficaces du tout; 2. Dans
le reste du monde, et en particulier dans les pays du Sud, toute
une presse alignée à la "pensée unique" cache
de l'opinion publique le vrai sens de ce qui a été
approuvé pendant la rencontre de l'OMC.
Même avant le début de la réunion
ministérielle, deux forces connaissaient parfaitement leurs
objectifs à Doha. Le mouvement international contre le
néolibéralisme voulait répéter le
succès obtenu à Seattle, il y a deux ans, et éviter
à tout prix qu'une nouvelle tournée soit
lancé. Pour défendre les relations internationales
fondées sur la solidarité et le développement
du Sud, le mouvement voulait éviter que l'OMC reprenne
un agenda qui comme le dit Chakravarth Raghavan, de
Third World Network, dans un texte
écrit un jour avant la fin de la rencontre, ne fait qu'
"exacerber la pauvreté et les inégalités".
La force de l'autre côté étaient les États-Unis,
intéressés exactement, selon les mots de M. Zoellick,
de remettre l'OMC dans une position offensive, pour "effacer les
égratignures de Seattle". Dans des positions intermédiaires
étaient l'Union Européenne, les multiples blocs
de pays du Sud, le Japon. Tout au contraire des forces qui luttent
pour un monde nouveau, forces dont l'accès a été
interdit sur le territoire de Qatar, les EUA sont venus accompagnés
par tout leur pouvoir impérial. M. Zoellick avait fait
savoir, quelques jours avant le début de la rencontre,
qu'il prendrait pour un "un camouflet" un éventuel échec
de la réunion, surtout dans un moment que la Maison Blanche
considère particulièrement délicat.
Le Sud fait de la résistance, M. Zoellick
fait des "concessions"...
Cette démonstration d'autorité
ne serait pourtant pas suffisante pour avoir du succès.
Conduit par l'Inde, formé par environ quinze nations de
l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique Centrale, le bloc
de pays du Sud a résisté, jusqu'à l'avant-dernière
minute, aux pressions exercées par M. Zoellick. Dans la
pratique, presque tout le temps, cette résistance s'est
ajoutée aux positions du mouvement anti-néolibéral.
Le bloc rappelait l'accroissement vertigineux, ces dernières
années, de l'abîme qui existe entre les pays riches
et les pauvres. Il soutenait qu'avant le début d'une nouvelle
tournée il fallait juger les résultats des négociations
précédentes, et les corriger. Il s'appuyait sur
les statuts de l'OMC, qui exigent en conditions normales, de l'unanimité
pour que les décisions soient approuvées. Dans une
position plus flexible étaient l'Union Européenne
et le Japon. En syntonie avec les intérêts de leurs
propres transnationales, les deux étaient des partisans
du round. Néanmoins, ils étaient très
dérangés avec les éventuelles conséquences,
et tout particulièrement, avec la dégradation des
conditions de vie à la campagne, dont les effets politiques
internes sont dévastateurs.
Pour arriver à son objectif principal,
M. Zoellick devait reculer sur quelques points secondaires. Pendant
les cinq jours de travail, il a fait quatre concessions:
1. Juste au départ, il a
accepté la rédaction d'une déclaration à
part, selon laquelle l'accord sur la propriété industrielle
(TRIPS) "ne devrait pas empêcher les membres [de l'OMC]
de prendre des mesures pour protéger la santé publique".
Adoptée sans polémique il était clair
qu'elle était prévue au départ dans la stratégie
américaine la résolution a été
présenté par la presse brésilienne comme
le fait le plus marquant de Doha...
2. Pour écarter les résistances
de l'Union Européenne, il a accepté d'intégrer,
dans le chapitre sur l'agriculture de la déclaration principale,
un paragraphe qui réduit légèrement le compromis
des pays-membres avec l'ouverture du marché agricole. Comme
depuis toujours Monsieur a l'il sur l'Union Européenne
et aussi sur les défenseurs de l'environnement, il a admis
donc d'intégrer, dans le texte-base, une vague référence
rhétorique sur le besoin de préserver l'environnement;
3. Il a admis d'engager des négociations
sur les législations anti-dumping. Les actuelles,
et particulièrement les américaines, sont tenues
pour tout à fait arbitraires et dans la pratique ne servent
qu'à restreindre les importations des secteurs (acier,
jus d'orange, parmi d'autres) où les producteurs des EUA
ne sont pas capables d'entrer en compétition avec leurs
concurrents de l'étranger;
4. Allant à contre-sens
du document que les dirigeants même de l'OMC ont présenté
à l'ouverture de la réunion de Doha, il a accepté
un ajournement relatif des négociations sur les
quatre thèmes appelés "les thèmes de Singapour"
: un nouvel accord multilatéral sur les investissement,
la déréglementation des achats gouvernementaux,
les "politiques de la concurrence" et la "facilitation commerciale".
Celle-ci, sans doute, a été probablement sa concession
la plus importante, et celle qui pourra être le mieux exploitée
par les mouvements qui se battent pour un commerce juste pour
écarter les menaces de Doha.
... qui sont de toute évidence fausses
ou précaires
Deux textes servent de référence
obligatoire pour l'examen de la tactique employée par les
EUA dans la réunion de l'OMC. Le premier est un document
publié par ATTAC-France juste après la rencontre.
L'autre est l'analyse
faite par le philippin Walden Bello, du centre de recherches
Focus on the Global South. Les deux dénoncent l'inconsistance
et la fourberie des concessions accordées par la Maison
Blanche. Leurs observations principales sont:
A. Le recul des EUA par rapport
aux brevets est un recul sans effet dans le moment présent
et très fragile dans le futur. À l'exception de
l'Inde, l'industrie de médicaments du Sud a été
anéantie par le round précédent de
l'OMC, qui a établi les lois des brevets. Même si
un nombre très limité de médicaments seront
produits dans les prochaines années par des entreprises
du tiers monde, le marché pharmaceutique va continuer entre
les mains d'un petit nombre de transnationales. En plus, M. Zoellick
a bien pris soin de faire que la concession accordée à
Doha n'ait pas d'effet de droit, mais tout simplement politique
et transitoire. L'accord international sur la propriété
intellectuelle (TRIPS en anglais) n'a pas été
modifié, ce qui garde intacte la tendance de transformer
la protection de la vie humaine dans un commerce de plus en plus
rentable et employant des méthodes desquelles la majorité
de la population de la planète est exclue;
B. L'idée qu'on pourrait
se faire maintenant que l'OMC est très inquiète
avec la question de la préservation de l'environnement
est tout simplement démagogique. Selon le texte ratifié,
les normes qu'éventuellement pourraient être fixées
dans le futur sur ce thème n'engageront que les
nations ayant ratifié les traités internationaux
de préservation de la nature. Comme le souligne ATTAC-France,
il s'agit d'un "formidable encouragement à suivre le déplorable
exemple des États-Unis qui se refusent à ratifier
le protocole de Kyoto".
C. Mais une chose encore plus grave
est arrivée en relation à la protection des droits
des travailleurs. Toutes les propositions qui essayaient de protéger
les travailleurs, en établissant des limites aux importations
des pays qui surexploitent les salariés, ont été
exclues du texte final.
L'étrange prise de position du Brésil
et les nouveaux défis de ceux qui luttent
Annoncés par la presse brésilienne
comme les grands vainqueurs de Doha, les gouvernants brésiliens
semblent avoir accompli, en vérité, pendant la réunion
d'il y a deux semaines, un rôle d'aide-opérateurs
de la tactique américaine qui n'est autre que celle d'entamer
le round de l'ultra-néolibéralisme coûte
que coûte. Deux indices nous font arriver à cette
conclusion. Une fois la rencontre finie, le directeur-général
de l'OMC, M. Mike Moore, a montré du doigt Monsieur le
Ministre des Affaires Étrangères, M. Celso Lafer,
en le désignant comme étant "le parrain" du résultat
final. Bien plus expressif est le récit
de Elourdighi Khalil, du bureau à Paris du réseau
international Act-Up!, qui se bat pour défendre
la vie des porteurs du virus HIV contre la convoitise des multinationales
pharmaceutiques. Il nous raconte que, au contraire de l'Inde et
des nations d'Afrique, la délégation brésilienne
a été la première à "capituler à
la position des pays riches" et se satisfaire avec la concession
timide offerte par les Américains sur les médicaments.
Si les EUA ne faisaient que des concessions superficielles
ou que des déclarations sur des points secondaires ils
finiraient par soumettre l'Inde a une pression insupportable ainsi
que tous les autres pays qui étaient contre le nouveau
round. Leur résistance a obligé l'OMC à
prolonger la réunion pour presque 24 heures. Le 14 novembre,
l'Empire a vaincu la bataille. Il ne faudra pas beaucoup de temps
pour qu'on comprenne jusqu'à quel point cela creuse encore
l'impasse dans lequel l'humanité se trouve. En proposant,
dans un monde déjà déchiré par la
mondialisation néolibérale, un processus qui ne
fait encore une fois de plus que concentrer richesse et pouvoir,
les EUA et l'OMC mettent le mouvement pour un monde nouveau face
à un défi. À partir de Doha, il devient clair
que nous avons affaire à un système qui n'admet
point de moyens termes; et que nous ne pouvons pas nous battre
contre lui que si nous proposons un nouveau projet mondial de
pouvoir, fondé sur une logique totalement opposée
à l'actuelle. Aussitôt la réunion finie, il
y a deux semaines, des signes nouveaux ont surgi, la compréhension
de cette radicalité nécessaire se répand.
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Référence : Outra
Palavras (D'Autre Mots) - n°18 - Mardi, 27 novembre 2001
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