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Outra Palavras (D'Autre Mots), Mardi, le 27 novembre 2001 - nº 18 - bulletin en ligne du portail Porto Alegre 2002.

 

Pour qu'à Doha un ensemble assez vaste de mesures soient ratifiées pour favoriser ceux qui sont déjà des favorisés, les EUA et l'OMC ont dû forcer la résistance de quelques pays du Sud. Cela a été obtenu grâce à des concessions tout à fait illusoires et dans un épisode où la position du Brésil reste obscure

 

L'hebdomadaire The Economist raconte que, dans un des moments les plus tendus de la 4e Réunion Ministérielle de l'OMC, qui a eu lieu la semaine dernière à Doha (Qatar), le secrétaire au Commerce des États-Unis, Robert Zoellick, a rencontré tout à fait par hasard dans l'ascenseur deux représentants du Vatican. Il était décidé à obtenir coûte que coûte un nouveau round de négociations pour l'ouverture des marchés nationaux aux grandes corporations — et au moment de l'épisode que l'hebdo raconte il n'était pas du tout sûr s'il obtiendrait du succès. M. Zoellick n'hésite pas à demander à ses interlocuteurs de bien vouloir prier pour "une petite intervention du ciel" en faveur de ses projets. Quelques heures plus tard, il a fêté la ratification d'un document final qu'il a jugé comme étant "un signe puissant pour le monde". Mais il est très difficile de qualifier de "divins" les deux facteurs qui ont pesé en faveur des intérêts représentés par M. le Secrétaire: 1. À Doha, les pays qui faisaient résistance à l'idée d'un nouveau round sont restés isolés, après que les EUA ont séduit d'autres nations par des concessions qui ont de l'éclat mais pas efficaces du tout; 2. Dans le reste du monde, et en particulier dans les pays du Sud, toute une presse alignée à la "pensée unique" cache de l'opinion publique le vrai sens de ce qui a été approuvé pendant la rencontre de l'OMC.

Même avant le début de la réunion ministérielle, deux forces connaissaient parfaitement leurs objectifs à Doha. Le mouvement international contre le néolibéralisme voulait répéter le succès obtenu à Seattle, il y a deux ans, et éviter à tout prix qu'une nouvelle tournée soit lancé. Pour défendre les relations internationales fondées sur la solidarité et le développement du Sud, le mouvement voulait éviter que l'OMC reprenne un agenda qui comme le dit Chakravarth Raghavan, de Third World Network, dans un texte écrit un jour avant la fin de la rencontre, ne fait qu' "exacerber la pauvreté et les inégalités". La force de l'autre côté étaient les États-Unis, intéressés exactement, selon les mots de M. Zoellick, de remettre l'OMC dans une position offensive, pour "effacer les égratignures de Seattle". Dans des positions intermédiaires étaient l'Union Européenne, les multiples blocs de pays du Sud, le Japon. Tout au contraire des forces qui luttent pour un monde nouveau, forces dont l'accès a été interdit sur le territoire de Qatar, les EUA sont venus accompagnés par tout leur pouvoir impérial. M. Zoellick avait fait savoir, quelques jours avant le début de la rencontre, qu'il prendrait pour un "un camouflet" un éventuel échec de la réunion, surtout dans un moment que la Maison Blanche considère particulièrement délicat.

Le Sud fait de la résistance, M. Zoellick fait des "concessions"...

Cette démonstration d'autorité ne serait pourtant pas suffisante pour avoir du succès. Conduit par l'Inde, formé par environ quinze nations de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique Centrale, le bloc de pays du Sud a résisté, jusqu'à l'avant-dernière minute, aux pressions exercées par M. Zoellick. Dans la pratique, presque tout le temps, cette résistance s'est ajoutée aux positions du mouvement anti-néolibéral. Le bloc rappelait l'accroissement vertigineux, ces dernières années, de l'abîme qui existe entre les pays riches et les pauvres. Il soutenait qu'avant le début d'une nouvelle tournée il fallait juger les résultats des négociations précédentes, et les corriger. Il s'appuyait sur les statuts de l'OMC, qui exigent en conditions normales, de l'unanimité pour que les décisions soient approuvées. Dans une position plus flexible étaient l'Union Européenne et le Japon. En syntonie avec les intérêts de leurs propres transnationales, les deux étaient des partisans du round. Néanmoins, ils étaient très dérangés avec les éventuelles conséquences, et tout particulièrement, avec la dégradation des conditions de vie à la campagne, dont les effets politiques internes sont dévastateurs.

Pour arriver à son objectif principal, M. Zoellick devait reculer sur quelques points secondaires. Pendant les cinq jours de travail, il a fait quatre concessions:

1. Juste au départ, il a accepté la rédaction d'une déclaration à part, selon laquelle l'accord sur la propriété industrielle (TRIPS) "ne devrait pas empêcher les membres [de l'OMC] de prendre des mesures pour protéger la santé publique". Adoptée sans polémique — il était clair qu'elle était prévue au départ dans la stratégie américaine — la résolution a été présenté par la presse brésilienne comme le fait le plus marquant de Doha...

2. Pour écarter les résistances de l'Union Européenne, il a accepté d'intégrer, dans le chapitre sur l'agriculture de la déclaration principale, un paragraphe qui réduit légèrement le compromis des pays-membres avec l'ouverture du marché agricole. Comme depuis toujours Monsieur a l'œil sur l'Union Européenne et aussi sur les défenseurs de l'environnement, il a admis donc d'intégrer, dans le texte-base, une vague référence rhétorique sur le besoin de préserver l'environnement;

3. Il a admis d'engager des négociations sur les législations anti-dumping. Les actuelles, et particulièrement les américaines, sont tenues pour tout à fait arbitraires et dans la pratique ne servent qu'à restreindre les importations des secteurs (acier, jus d'orange, parmi d'autres) où les producteurs des EUA ne sont pas capables d'entrer en compétition avec leurs concurrents de l'étranger;

4. Allant à contre-sens du document que les dirigeants même de l'OMC ont présenté à l'ouverture de la réunion de Doha, il a accepté un ajournement relatif des négociations sur les quatre thèmes appelés "les thèmes de Singapour" : un nouvel accord multilatéral sur les investissement, la déréglementation des achats gouvernementaux, les "politiques de la concurrence" et la "facilitation commerciale". Celle-ci, sans doute, a été probablement sa concession la plus importante, et celle qui pourra être le mieux exploitée par les mouvements qui se battent pour un commerce juste pour écarter les menaces de Doha.

... qui sont de toute évidence fausses ou précaires

Deux textes servent de référence obligatoire pour l'examen de la tactique employée par les EUA dans la réunion de l'OMC. Le premier est un document publié par ATTAC-France juste après la rencontre. L'autre est l'analyse faite par le philippin Walden Bello, du centre de recherches Focus on the Global South. Les deux dénoncent l'inconsistance et la fourberie des concessions accordées par la Maison Blanche. Leurs observations principales sont:

A. Le recul des EUA par rapport aux brevets est un recul sans effet dans le moment présent et très fragile dans le futur. À l'exception de l'Inde, l'industrie de médicaments du Sud a été anéantie par le round précédent de l'OMC, qui a établi les lois des brevets. Même si un nombre très limité de médicaments seront produits dans les prochaines années par des entreprises du tiers monde, le marché pharmaceutique va continuer entre les mains d'un petit nombre de transnationales. En plus, M. Zoellick a bien pris soin de faire que la concession accordée à Doha n'ait pas d'effet de droit, mais tout simplement politique et transitoire. L'accord international sur la propriété intellectuelle (TRIPS en anglais) n'a pas été modifié, ce qui garde intacte la tendance de transformer la protection de la vie humaine dans un commerce de plus en plus rentable et employant des méthodes desquelles la majorité de la population de la planète est exclue;

B. L'idée qu'on pourrait se faire maintenant que l'OMC est très inquiète avec la question de la préservation de l'environnement est tout simplement démagogique. Selon le texte ratifié, les normes qu'éventuellement pourraient être fixées dans le futur sur ce thème n'engageront que les nations ayant ratifié les traités internationaux de préservation de la nature. Comme le souligne ATTAC-France, il s'agit d'un "formidable encouragement à suivre le déplorable exemple des États-Unis qui se refusent à ratifier le protocole de Kyoto".

C. Mais une chose encore plus grave est arrivée en relation à la protection des droits des travailleurs. Toutes les propositions qui essayaient de protéger les travailleurs, en établissant des limites aux importations des pays qui surexploitent les salariés, ont été exclues du texte final.

L'étrange prise de position du Brésil et les nouveaux défis de ceux qui luttent

Annoncés par la presse brésilienne comme les grands vainqueurs de Doha, les gouvernants brésiliens semblent avoir accompli, en vérité, pendant la réunion d'il y a deux semaines, un rôle d'aide-opérateurs de la tactique américaine qui n'est autre que celle d'entamer le round de l'ultra-néolibéralisme coûte que coûte. Deux indices nous font arriver à cette conclusion. Une fois la rencontre finie, le directeur-général de l'OMC, M. Mike Moore, a montré du doigt Monsieur le Ministre des Affaires Étrangères, M. Celso Lafer, en le désignant comme étant "le parrain" du résultat final. Bien plus expressif est le récit de Elourdighi Khalil, du bureau à Paris du réseau international Act-Up!, qui se bat pour défendre la vie des porteurs du virus HIV contre la convoitise des multinationales pharmaceutiques. Il nous raconte que, au contraire de l'Inde et des nations d'Afrique, la délégation brésilienne a été la première à "capituler à la position des pays riches" et se satisfaire avec la concession timide offerte par les Américains sur les médicaments.

Si les EUA ne faisaient que des concessions superficielles ou que des déclarations sur des points secondaires ils finiraient par soumettre l'Inde a une pression insupportable ainsi que tous les autres pays qui étaient contre le nouveau round. Leur résistance a obligé l'OMC à prolonger la réunion pour presque 24 heures. Le 14 novembre, l'Empire a vaincu la bataille. Il ne faudra pas beaucoup de temps pour qu'on comprenne jusqu'à quel point cela creuse encore l'impasse dans lequel l'humanité se trouve. En proposant, dans un monde déjà déchiré par la mondialisation néolibérale, un processus qui ne fait encore une fois de plus que concentrer richesse et pouvoir, les EUA et l'OMC mettent le mouvement pour un monde nouveau face à un défi. À partir de Doha, il devient clair que nous avons affaire à un système qui n'admet point de moyens termes; et que nous ne pouvons pas nous battre contre lui que si nous proposons un nouveau projet mondial de pouvoir, fondé sur une logique totalement opposée à l'actuelle. Aussitôt la réunion finie, il y a deux semaines, des signes nouveaux ont surgi, la compréhension de cette radicalité nécessaire se répand.


Outras Palavras (D´Autres Mots) est le bulletin en ligne de mise-à-jour du portailportoalegre2002.org
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Référence : Outra Palavras (D'Autre Mots) - n°18 - Mardi, 27 novembre 2001
Reproduit par Cyberhumanisme avec l'accord du site.


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