Matière à penser

Cyberhumanisme.org

 

Sommaire Néthiquette Modération Archives Abonnement Matière à penser

 

SYNDIQUER cyberhumanisme


FIL D'INFOS CYBERHUMANISTE
MATIERE A PENSER

LISTE DE DISCUSSION CYBERHUMANISME

[FORUM] RECHERCHE D'UNE BEAUTÉ IDÉALE


[FORUM] HUMANITÉ - PLANÈTE TERRE

[FORUM] ÊTES-VOUS SÛR D'ÊTRE UN ÊTRE HUMAIN ?


Si la terre était un village… la parabole écolo

(Flash mob) Foules intelligentes, attentat poétique, et nouvelles formes de mobilisations…


Super-Dossier "Non à la logique de guerre"

Portfolio contre la Guerre du Golfe II

Concert pour la Paix à Notre-Dame de Paris (14 mars 2003)

LES DOSSIERS :
Exclu - Dossier : C'était le 15 février sur la terre, Non à la logique de guerre,Critique de Loft Story


• La liste de discussion cyberhumanisme (s'abonner, archives...)
• Forums en ligne (écolosie, non à la guerre, poésie, humanité…)
• La petite histoire des Humains (Il était une fois, en 1984…)
FAQ - Humains Associés (participer, faire un lien, la revue...)
• Syndication : reprendre les derniers titres de cyberhumanisme


Le rezo des Humains Associés
Les Humains Associés
Les Humains Associés (le forum)
Cyberhumanisme (la liste)
Cyberhumanisme (magazine)
Pax Humana (Irak)

 

A la recherche du paradis perdu
La drogue, question vitale, par Julien Emmanuelli


Dans cette tentative de soulager une souffrance à l'élaboration de laquelle rien ne se prête en eux et autour d’eux, les usagers de drogues sont aussi les victimes expiatoires d’un monde qui a perdu la notion du sacré.

 


De tout temps, les drogues ont fait l'objet d'une utilisation plus ou moins maîtrisée dans les sociétés humaines. Par leur capacité à modifier l'état de conscience, les produits psychotropes se sont en effet avérés de précieux auxiliaires de l'homme dans son rapport à un au-delà de lui-même, co-facteur d'intercession transcendantale au cours de cérémonies à caractère sacré ou clef pharmacologique ouvrant les portes de la perception lors de quêtes initiatiques à vocation plus individuelle (mystique, artistique). À côté de ces usages très orientés, les drogues ont bien sûr été consommées hors de tout cadre formel, essentiellement pour le plaisir, parfois par fatigue d'être soi, sans que cela ne relève jamais d'un phénomène de masse, tel qu'il est observé aujourd'hui.

Cette massification de l'usage de drogues a débuté dans les années soixante avec l'apparition de nouveaux contextes d'usage, fondés sur des idéaux tour à tour contestataires et libertaires, ayant en commun un même rejet des normes sociales de leur époque. Sous des aspects différents, Beat génération, mouvements hippie, et culture underground remettent d'abord en question l'ordre établi en valorisant l'expérience subjective et la liberté de se construire en dehors des références traditionnelles. La drogue y est présentée sous un jour sophistiqué comme un moyen de stimuler sa créativité et de s'affranchir de la société . Dans les années quatre-vingt, un matérialisme hédoniste, hanté par la quête de confort émotionnel, succède au désir de transformation de soi et du monde. En consommant des drogues, on cherche alors moins à changer la réalité qu'à l'oublier momentanément. Une décennie plus tard, l'usage de psychotropes, toujours moins maîtrisé, ne correspond plus à aucune cause revendiquée. Vidé de toute charge idéologique, il se définit pratiquement en creux comme une manière de s'abstraire de soi, de renoncer à toute responsabilité. Conjugué aux effets dévastateurs de l'épidémie de sida et à la précarisation croissante de la population des consommateurs, l'usage de drogues apparaît surtout comme une pratique mortifère liée à un besoin autrement imprononçable d'échapper à la douleur d'être, reflet tragique de l'anomie qui règne dans un monde désenchanté par l'échec des utopies sociales, l'obsession marchande et les progrès d'une science sans conscience.

En filigrane de ces nouveaux contextes d’usage s'exprime de manière toujours plus archaïque le même désir de plénitude au cœur de toute vie humaine. Mais, faute d'accès à l'ordre du symbolique qui lui permettrait de se construire à partir de l'expérience de ses manques, l'usager de drogues cherche plutôt à combler le vide avec toujours plus de vide. A travers sa volonté de repousser les limites de lui-même en évitant du même coup les effets structurants de la Loi (et de l'interdit), l'usager de drogues diffère indéfiniment le moment de son institution en tant que sujet. Sa souffrance, c'est de n'être jamais personne malgré, et à cause de, sa terrible faim d'existence. Dans sa dimension morbide, l'usage de drogues est ainsi une pathologie des limites, et a fortiori du lien au monde, qui traduit l'incapacité tragique d'un être humain à assumer sa condition d'homme. En ceci, la consommation de drogues s'inscrit moins dans une recherche du plaisir que dans une fuite du déplaisir. Pour échapper aux morsures du réel, l'usager de drogues créé aveuglément les conditions de possibilité d'un lien régressif et sécurisant à lui-même. Il est comme la proie d'un narcissisme dévorant qui le pousse à rejoindre émotionnellement l'état indifférencié de la petite enfance. L'autre n'a que peu de place dans cette nostalgie de la toute-puissance. Avec le temps, l'usager de drogues s'enferme peu à peu dans ce manque qu'il cherchait à abolir. Désirant au départ se tenir à distance de lui-même, il se borne finalement à sa souffrance, au risque de s'y perdre parfois corps et âme.

Les causes de la toxicomanie sont complexes, surdéterminées par une intrication de facteurs biographiques et sociaux. Mais, au-delà de la multiplicité de ses configurations, c'est toujours l'histoire d'une interaction défaillante d'un individu à son environnement bien avant qu'il ne rencontre le produit. En un sens, il ne devient pas toxicomane, mais il l'est en puissance depuis l'enfance. Par l'intensité et la profondeur des remaniements psychiques qui la caractérise, l'adolescence expose naturellement à l'usage de drogues. C'est l'âge de la prise de risque, où l'individu doit partiellement se déconstruire avant de prendre sa forme adulte. L'autonomie de la personne à venir passe par une remise en question souvent douloureuse des références parentales qui balisent les contours de son psychisme. Or, la drogue porte la promesse d'atténuer cette souffrance tout en lui donnant un semblant de réponse. Elle constitue un comportement transgressif qui participe à un élargissement du sentiment de soi, mais sans notion de travail intérieur ni de douleur associée. Par sa manière de faire écho à la problématique adolescente, la drogue fait donc figure de grande tentation de cet âge-là. Et de fait, l'écrasante majorité des usagers de drogues ont débuté leur consommation entre 16 et 20 ans.

Estimer le nombre d'usagers de drogues relève d'une gageure difficile, si ce n'est impossible. Du fait du caractère illicite de leur pratique, ces personnes ne sont généralement repérables qu'au moment où leur consommation devient problématique au point d'induire des contacts avec les institutions. Ainsi, il y aurait en France entre 150 000 et 180 000 usagers de drogues que leur consommation exposerait à des complications sanitaires et/ou sociales parmi lesquelles on peut citer pêle-mêle les infections aux virus du sida et des hépatites, les surdoses, les atteintes cardiaques, les abcès, les troubles psychiatriques, les ruptures d'ordre divers (famille, institutions, travail), les interpellations pour infractions à la législation des stupéfiants suivies ou non d'injonctions thérapeutiques, l'incarcération…

En principe, la prise en charge de la toxicomanie doit s’organiser autour de ce trouble de la subjectivité, tout en veillant à limiter les effets sanitaires et sociaux auxquels il expose. D’où l’accessibilité des traitements de substitution par voie orale, qui en stabilisant médicalement l’usager de drogues, permettent dans le meilleur des cas d’entamer un travail sur les représentations qui sous-tendent sa consommation. En complémentarité avec l’offre de seringues stériles aux usagers qui ne peuvent renoncer à l’injection, ces traitements participent également à réduire les risques infectieux liés au partage des seringues. Pour être pleinement utile, cette prise en charge doit également s’attacher à repérer, et à maîtriser dans la mesure du possible, les facteurs environnementaux qui suscitent l’usage de drogues. L’idéal serait bien sûr de prévenir cet usage, en imaginant par exemple des outils cliniques susceptibles d’en prédire le risque de survenue lors de consultations médicales individuelles. Ou, à plus grande échelle, de mettre en place des actions de préventions ciblées qui prendraient acte de la dimension subjective de la question en se faisant l’écho pertinent des problématiques identitaires à l’œuvre dans tout comportement d’addiction. Mais ceci entraînerait sur un terrain sans doute plus subversif que la toxicomanie elle-même, débordant le cadre de l’usage individuel pour en dévoiler les racines ontologiques et sociales.

Car l'usage de drogues interpelle le monde moderne autant qu'il en parle. S'ils lui posent un problème de santé publique difficile à traiter, les usagers ont aussi beaucoup à apprendre à la communauté des hommes. Pour partie, l'errance mortifère du toxicomane renvoie en effet aux dysfonctionnements des sociétés modernes que leur peur de la mort et leur rejet de toute médiation transcendante amènent à subordonner l'expérience d'un manque inhérent au statut d'homme à la satisfaction de besoins matériels. Jeunisme, sur-valorisation des émotions, consumérisme compulsif, grégarisme fusionnel, exacerbation de l'individualisme au détriment du bien commun, scientisme tout-puissant… sont autant de symptômes d'une pensée d'âge pubertaire où émergence du sujet et reconnaissance d'autrui sont entravés par un déni de l'ordre du symbolique. Conditions de brouillage identitaire favorables à l’essor d’une toxicomanie de masse qui réalise en retour une caricature du commerce et du repli dans l'imaginaire qui caractérisent ces sociétés modernes. La drogue est, d’un certain point de vue, le produit de consommation par excellence, capable de susciter une dépendance assurant sa pérennité, parfait objet d’un marché où l'offre renforce toujours la demande. Et par ses effets psychotropes, elle donne pour ainsi dire corps à une rêverie infantile où sujet et objets, espace intérieur et monde du dehors se confondent dans une douloureuse indifférenciation. Règne de la virtualité qui n’est pas sans rappeler certaines outrances de la société du spectacle et de la révolution numérique.

Dans cette tentative de soulager une souffrance à l'élaboration de laquelle rien ne se prête en eux et autour d’eux, les usagers de drogues sont aussi les victimes expiatoires d’un monde qui a perdu la notion du sacré. Le défi anthropologique des années à venir est déjà d’entendre qu’au travers de leur désir mal interprété de sens et d’unité, de leur quête maladroite d’initiation, et de leur besoin désespéré d’attention, ils signifient à leur manière la faillite d’un système qui propose bien peu de clefs pour donner du sens à sa vie.

Julien Emmanuelli
Médecin


Image : http://freecentre.topcities.com/Waterfall/




 
   


Abonnement - Archives - Modération - Néthiquette - Matière à penser - Répertoire - Sommaire

Cyberhumanisme.org

Les Humains Associés

© 2002 Contact