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A la recherche du paradis perdu
La drogue, question vitale, par Julien Emmanuelli
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Dans cette tentative de soulager
une souffrance à l'élaboration de laquelle rien
ne se prête en eux et autour deux, les usagers de
drogues sont aussi les victimes expiatoires dun monde qui
a perdu la notion du sacré.

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De tout temps, les drogues ont fait l'objet d'une utilisation
plus ou moins maîtrisée dans les sociétés
humaines. Par leur capacité à modifier l'état
de conscience, les produits psychotropes se sont en effet avérés
de précieux auxiliaires de l'homme dans son rapport à
un au-delà de lui-même, co-facteur d'intercession
transcendantale au cours de cérémonies à
caractère sacré ou clef pharmacologique ouvrant
les portes de la perception lors de quêtes initiatiques
à vocation plus individuelle (mystique, artistique).
À côté de ces usages très orientés,
les drogues ont bien sûr été consommées
hors de tout cadre formel, essentiellement pour le plaisir,
parfois par fatigue d'être soi, sans que cela ne relève
jamais d'un phénomène de masse, tel qu'il est
observé aujourd'hui.
Cette massification de l'usage de drogues a débuté
dans les années soixante avec l'apparition de nouveaux
contextes d'usage, fondés sur des idéaux tour
à tour contestataires et libertaires, ayant en commun
un même rejet des normes sociales de leur époque.
Sous des aspects différents, Beat génération,
mouvements hippie, et culture underground remettent d'abord
en question l'ordre établi en valorisant l'expérience
subjective et la liberté de se construire en dehors des
références traditionnelles. La drogue y est présentée
sous un jour sophistiqué comme un moyen de stimuler sa
créativité et de s'affranchir de la société
. Dans les années quatre-vingt, un matérialisme
hédoniste, hanté par la quête de confort
émotionnel, succède au désir de transformation
de soi et du monde. En consommant des drogues, on cherche alors
moins à changer la réalité qu'à
l'oublier momentanément. Une décennie plus tard,
l'usage de psychotropes, toujours moins maîtrisé,
ne correspond plus à aucune cause revendiquée.
Vidé de toute charge idéologique, il se définit
pratiquement en creux comme une manière de s'abstraire
de soi, de renoncer à toute responsabilité. Conjugué
aux effets dévastateurs de l'épidémie de
sida et à la précarisation croissante de la population
des consommateurs, l'usage de drogues apparaît surtout
comme une pratique mortifère liée à un
besoin autrement imprononçable d'échapper à
la douleur d'être, reflet tragique de l'anomie qui règne
dans un monde désenchanté par l'échec des
utopies sociales, l'obsession marchande et les progrès
d'une science sans conscience.
En filigrane de ces nouveaux contextes dusage s'exprime
de manière toujours plus archaïque le même
désir de plénitude au cur de toute vie humaine.
Mais, faute d'accès à l'ordre du symbolique qui
lui permettrait de se construire à partir de l'expérience
de ses manques, l'usager de drogues cherche plutôt à
combler le vide avec toujours plus de vide. A travers sa volonté
de repousser les limites de lui-même en évitant
du même coup les effets structurants de la Loi (et de
l'interdit), l'usager de drogues diffère indéfiniment
le moment de son institution en tant que sujet. Sa souffrance,
c'est de n'être jamais personne malgré, et à
cause de, sa terrible faim d'existence. Dans sa dimension morbide,
l'usage de drogues est ainsi une pathologie des limites, et
a fortiori du lien au monde, qui traduit l'incapacité
tragique d'un être humain à assumer sa condition
d'homme. En ceci, la consommation de drogues s'inscrit moins
dans une recherche du plaisir que dans une fuite du déplaisir.
Pour échapper aux morsures du réel, l'usager de
drogues créé aveuglément les conditions
de possibilité d'un lien régressif et sécurisant
à lui-même. Il est comme la proie d'un narcissisme
dévorant qui le pousse à rejoindre émotionnellement
l'état indifférencié de la petite enfance.
L'autre n'a que peu de place dans cette nostalgie de la toute-puissance.
Avec le temps, l'usager de drogues s'enferme peu à peu
dans ce manque qu'il cherchait à abolir. Désirant
au départ se tenir à distance de lui-même,
il se borne finalement à sa souffrance, au risque de
s'y perdre parfois corps et âme.
Les causes de la toxicomanie sont complexes, surdéterminées
par une intrication de facteurs biographiques et sociaux. Mais,
au-delà de la multiplicité de ses configurations,
c'est toujours l'histoire d'une interaction défaillante
d'un individu à son environnement bien avant qu'il ne
rencontre le produit. En un sens, il ne devient pas toxicomane,
mais il l'est en puissance depuis l'enfance. Par l'intensité
et la profondeur des remaniements psychiques qui la caractérise,
l'adolescence expose naturellement à l'usage de drogues.
C'est l'âge de la prise de risque, où l'individu
doit partiellement se déconstruire avant de prendre sa
forme adulte. L'autonomie de la personne à venir passe
par une remise en question souvent douloureuse des références
parentales qui balisent les contours de son psychisme. Or, la
drogue porte la promesse d'atténuer cette souffrance
tout en lui donnant un semblant de réponse. Elle constitue
un comportement transgressif qui participe à un élargissement
du sentiment de soi, mais sans notion de travail intérieur
ni de douleur associée. Par sa manière de faire
écho à la problématique adolescente, la
drogue fait donc figure de grande tentation de cet âge-là.
Et de fait, l'écrasante majorité des usagers de
drogues ont débuté leur consommation entre 16
et 20 ans.
Estimer le nombre d'usagers de drogues relève d'une gageure
difficile, si ce n'est impossible. Du fait du caractère
illicite de leur pratique, ces personnes ne sont généralement
repérables qu'au moment où leur consommation devient
problématique au point d'induire des contacts avec les
institutions. Ainsi, il y aurait en France entre 150 000 et
180 000 usagers de drogues que leur consommation exposerait
à des complications sanitaires et/ou sociales parmi lesquelles
on peut citer pêle-mêle les infections aux virus
du sida et des hépatites, les surdoses, les atteintes
cardiaques, les abcès, les troubles psychiatriques, les
ruptures d'ordre divers (famille, institutions, travail), les
interpellations pour infractions à la législation
des stupéfiants suivies ou non d'injonctions thérapeutiques,
l'incarcération
En principe, la prise en charge de la toxicomanie doit sorganiser
autour de ce trouble de la subjectivité, tout en veillant
à limiter les effets sanitaires et sociaux auxquels il
expose. Doù laccessibilité des traitements
de substitution par voie orale, qui en stabilisant médicalement
lusager de drogues, permettent dans le meilleur des cas
dentamer un travail sur les représentations qui
sous-tendent sa consommation. En complémentarité
avec loffre de seringues stériles aux usagers qui
ne peuvent renoncer à linjection, ces traitements
participent également à réduire les risques
infectieux liés au partage des seringues. Pour être
pleinement utile, cette prise en charge doit également
sattacher à repérer, et à maîtriser
dans la mesure du possible, les facteurs environnementaux qui
suscitent lusage de drogues. Lidéal serait
bien sûr de prévenir cet usage, en imaginant par
exemple des outils cliniques susceptibles den prédire
le risque de survenue lors de consultations médicales
individuelles. Ou, à plus grande échelle, de mettre
en place des actions de préventions ciblées qui
prendraient acte de la dimension subjective de la question en
se faisant lécho pertinent des problématiques
identitaires à luvre dans tout comportement
daddiction. Mais ceci entraînerait sur un terrain
sans doute plus subversif que la toxicomanie elle-même,
débordant le cadre de lusage individuel pour en
dévoiler les racines ontologiques et sociales.
Car l'usage de drogues interpelle le monde moderne autant qu'il
en parle. S'ils lui posent un problème de santé
publique difficile à traiter, les usagers ont aussi beaucoup
à apprendre à la communauté des hommes.
Pour partie, l'errance mortifère du toxicomane renvoie
en effet aux dysfonctionnements des sociétés modernes
que leur peur de la mort et leur rejet de toute médiation
transcendante amènent à subordonner l'expérience
d'un manque inhérent au statut d'homme à la satisfaction
de besoins matériels. Jeunisme, sur-valorisation des
émotions, consumérisme compulsif, grégarisme
fusionnel, exacerbation de l'individualisme au détriment
du bien commun, scientisme tout-puissant
sont autant de
symptômes d'une pensée d'âge pubertaire où
émergence du sujet et reconnaissance d'autrui sont entravés
par un déni de l'ordre du symbolique. Conditions de brouillage
identitaire favorables à lessor dune toxicomanie
de masse qui réalise en retour une caricature du commerce
et du repli dans l'imaginaire qui caractérisent ces sociétés
modernes. La drogue est, dun certain point de vue, le
produit de consommation par excellence, capable de susciter
une dépendance assurant sa pérennité, parfait
objet dun marché où l'offre renforce toujours
la demande. Et par ses effets psychotropes, elle donne pour
ainsi dire corps à une rêverie infantile où
sujet et objets, espace intérieur et monde du dehors
se confondent dans une douloureuse indifférenciation.
Règne de la virtualité qui nest pas sans
rappeler certaines outrances de la société du
spectacle et de la révolution numérique.
Dans cette tentative de soulager une souffrance à l'élaboration
de laquelle rien ne se prête en eux et autour deux,
les usagers de drogues sont aussi les victimes expiatoires dun
monde qui a perdu la notion du sacré. Le défi
anthropologique des années à venir est déjà
dentendre quau travers de leur désir mal
interprété de sens et dunité, de
leur quête maladroite dinitiation, et de leur besoin
désespéré dattention, ils signifient
à leur manière la faillite dun système
qui propose bien peu de clefs pour donner du sens à sa
vie.
Julien Emmanuelli
Médecin
Image : http://freecentre.topcities.com/Waterfall/
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