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La télé proxénète!
En effet, cela recommence. Évidemment, la première
édition fut un tel succès, et les participants
du premier Loft Story semblent tellement satisfaits de leur
nouveau statut de star (puisque c'est le mot qu'on choisit à
présent de tenir pour synonyme de célébrité)
Tout le monde est content. Pourquoi se plaindre ?
Devant un tel succès partagé, une telle ambiance
de bonne humeur générale, un air de fête
à ce point communicatif, on se demanderait presque ce
qui peut nous pousser à venir troubler ainsi le bel ordonnancement
national de la récréation populaire, et à
interroger l'éthique d'une émission qui fait tout
à la fois le bonheur des producteurs, des lofteurs, des
publicitaires et des contribuables, par la magie providentielle,
le miracle en somme, d'un programme télévisuel
qui se présente dès lors, et en toute simplicité,
comme idéal ?
Faut-il donc que nous ayons eu tort, au temps déjà
mythique du premier Loft, de nous offusquer de pareille insulte
à l'humanité et à la liberté individuelle,
dont l'intimité constitue à nos yeux un des fondements
les plus essentiels ? Faut-il que nous ayons été
de pauvres ignorants superstitieux pour nous effaroucher devant
le progrès éclatant de la civilisation occidentale,
et pour crier au scandale comme nous l'avons fait, en mettant
en lumière des valeurs humaines enterrées déjà
depuis si longtemps par les officiers omnipotents de la culture
et du divertissement de masse ?
Eh bien non ! Non vraiment, Loft Story ne passe pas, ne peut
pas passer. Loft Story ne passera pas. L'intérêt
sociologique et anthropologique de cette émission est
certes indiscutable. Il faudra que l'on se souvienne, dans les
siècles à venir, comment la misère humaine
de la société occidentale au tournant du XXI siècle
conduisit à la perte totale de toute dignité et
de tout sentiment humain. Comment l'absence de toute valeur
que les hommes attachaient à leur propre existence entraîna
une identification de celle-ci avec les attributs officiels
de la citoyenneté économique. Comment l'ignorance
du moindre contenu transcendant de leur être poussèrent
la plupart d'entre eux à se projeter totalement dans
une dimension vide de l'existence, où ils n'apparaissaient
plus que dans un rôle adapté à la pérennisation
de la vacuité culturelle et spirituelle, celui de consommateurs
de produits matériels et de loisirs stimulant les sens
de l'apathie et du sommeil. Comment la contradiction qu'ils
vivaient entre le sentiment de n'être rien par eux-mêmes
et le désir d'être reconnus et désignés
comme existant par autrui se résolvait pour certains
par la remise délibérée de leur existence
entre les mains d'une foule qui résolvait à son
tour la même contradiction par le sentiment de vivre intensément
par la vie de ceux qu'elle choisissait d'aduler. La mécanique
était ainsi parfaitement huilée. Chaque névrose
trouvait en quelque sorte névrose à son pied :
ceux qui avaient besoin de vivre " la grande vie "
par procuration faisaient de ceux qui avaient besoin de croire
qu'ils la vivaient de véritables héros. Cette
gloire factice était ainsi d'autant mieux simulée
que ceux qui la recevaient et ceux qui la leur conféraient
en avaient un égal besoin.
Mais laissons l'analyse aux décennies futures. Nous vivons
en cet age absurde, et il est de notre devoir de dénoncer,
de condamner !
Peut-être devrions-nous nous réjouir de voir une
émission, somme toute relativement inoffensive, offrir
une échappatoire ludique au sentiment d'insignifiance
éprouvé par la jeunesse moderne. D'autres, dans
le même état de perdition humaine, peut-être
à peine plus désespérés, ne trouvent
pour satisfaire leur besoin de reconnaissance que le recours
à la folie meurtrière. Une autre façon
de faire parler de soi et de se retrouver à la une des
journaux.
Mais comment ne pas dénoncer ce qui ne saurait être
vu comme autre chose que du proxénétisme télévisuel
? L'orientation délibérément sexuelle des
scénarii pré-écrits de Loft Story est là
pour nous rappeler toute l'ambiguïté du jeu que
se livrent producteurs, lofteurs et téléspectateurs.
Mais la question du sexe n'est pas centrale. Elle est même
totalement secondaire. C'est bien l'intimité des participants
qui est visée, en un sens tout à fait radical.
C'est l'âme du lofteur que veut voir le téléspectateur.
Il veut qu'il lui montre ce que seul un intime pourrait voir.
Comment il vit. Qui il est. Il le veut dans sa nudité
parfaite. Il sait bien que le lofteur va tricher, se fabriquer
une fausse image, jouer un rôle, ne montrer que ce qu'il
veut bien. Mais il sait aussi qu'il finira tôt ou tard
par relâcher son contrôle. Il va craquer, l'image
va s'ébrécher, la tension va être trop grande,
l'espace d'un instant, et la vérité va filtrer.
Il oubliera la caméra, le jeu, l'enjeu. Il va se livrer.
Corps et âme. C'est cet instant-là, et aucun autre,
que recherche le téléspectateur. Celui où
la liberté vacille, où l'on est piégé,
où c'est le spectateur qui nous tient. Où on lui
appartient. Et c'est cet instant-là que vont tenter de
provoquer, le plus souvent possible, les producteurs. Cette
façon de contraindre un individu à livrer le secret
le plus cher et le plus intime de son être, tout en restant
dans le cadre d'un accord préalable passé avec
lui et par duquel il tire lui-même un profit de l'opération,
cela porte un nom : proxénétisme !
Lorsqu'il s'agit du commerce du sexe, c'est interdit par la
loi. Mais puisque l'âme des gens et leurs libertés
fondamentales ne sont rien en ce monde, Loft Story peut faire
le bonheur partagé de toute une société
Il reste que la situation actuelle du monde apporte une perspective
tragique à ce qui pourrait n'être considéré
que comme une manifestation supplémentaire de la vacuité
humaine à laquelle tend notre civilisation épuisée.
Car n'est-ce pas l'indécence suprême, à
l'heure où se jouent tant de drames humains à
travers la planète, alors que des peuples luttent et
meurent pour affirmer leur vérité et leur culture,
pour proclamer leur droit à figurer parmi les représentants
de l'espèce humaine, que de proposer à un des
peuples les plus privilégiés de la planète,
pour tromper son ennui et apaiser ses souffrances existentielles
d'un autre ordre, un héroïsme de bazar où
le seul talent dont il est fait l'éloge est celui de
la négation de soi et de la soumission au désir
collectif, lui-même perverti par le besoin d'un héroïsme
taillé sur mesure, transmissible par ondes hertziennes
?
Partout où l'on se bât encore pour la justice et
le respect des individus, partout où résiste la
dignité des Hommes dans un monde livré à
la confusion suprême des valeurs, où se marchandent
les attributs essentiels de l'humanité dans tous les
temples de l'économie, partout où ce monde tente
encore héroïquement de résister à
l'annihilation de la pensée par le sommeil, on ressentirait
comme la pire insulte cet engouffrement aveugle et béat
vers la servitude volontaire que représente Loft Story.
Fort heureusement nul ne se doute, en ces lieux où la
vie prend chaque jour dans l'urgence la mesure de sa grandeur
et de sa fragilité, nul n'a idée de ce que nous
faisons ici de cette liberté qu'ils tentent d'acquérir
de si haute lutte.
Car tout ceci est ridiculement marginal, terriblement dérisoire,
et sans la moindre importance humaine ou culturelle. Cette célébrité
de pacotille où l'insignifiance intellectuelle le dispute
à l'égotisme le plus débridé ne
changera pas la face du monde, et ne laissera fort heureusement
aucune trace dans l'histoire. Mais c'est bien là que
prend naissance la question la plus angoissante : que sommes-nous
capable aujourd'hui d'accomplir qui laisserait une trace significative
dans l'histoire humaine ?
Humainement vôtre,
Etienne Parizot
Paris, le 13 avril 2002
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