Sur
un jeu télévisé qui "casse la baraque
"
C'est
très bizarre, j'y suis arrivé après coup,
c'était déjà fort avancé, j'ai pris
le truc en route, y'avait déjà des gens virés
J'ai pris des scènes lamentables, au sujet desquelles,
dans ma tête, j'ai hurlé avec les loups
J'avais
vu, juste avant de découvrir l'émission incriminée,
les réactions des politiques, scandalisés : "
c'est ça la vraie pornographie ".
Mais
peu à peu, à regarder comment ça se passe,
j'y trouve quelque chose d'aussi intéressant qu'écouter
les débilités de Fun radio : un vrai document
sociologique.
Par
exemple, il y a quelque chose de vraiment étrange, très
déconcertant, dans ce qui s'est passé le jeudi
10 mai 2001, dans le " loft ". Quelques jours plus
tôt, on a appris qu'Aziz et Jean-Edouard étaient
" nominés " (quel curieux euphémisme,
quelle bizarre oxymore, au moment même où des uvres
cinématographiques ou théâtrales le sont
pour, elles, être célébrées aux Molières
ou à Cannes) par les filles pour gicler du Loft. On voit
les filles donner leurs raisons, on voit les gars subir le jugement,
la loi de l'exclusion et de la concurrence revient brutalement
sur la scène après un moment de paradis artificiel
fait de blagues de potaches, d'ennuis trouvés très
amusants, de complots, de petites engueulades confuses, de séances
de baizouillages plus ou moins exhibos
Et là donc,
Aziz, Jean-Edouard, on a droit à une séance comme
de regret collectif, les filles qui disent c'est pas notre faute,
tout le monde qui essaie de se dédouaner, les gars "
non-nominés " qui se sentent un peu soulagés,
mais le cachent bien, et soutiennent de plus belle les deux
vilains petits canards victimes du vote défavorable ;
et là donc le jeudi
voilà, c'est le public
qui a voté, c'est Aziz qu'on gicle, et
Et c'est
là qu'on voit que tout ce simplisme vériste est
très instructif, sur la complexité des comportements.
Aziz a été nominé par les filles, c'est
donc celui qu'on aime le moins ; le public le choisit pour dégager,
c'est donc celui qui lui est le plus antipathique ou le moins
sympathique, dans un univers expérimental globalement
très empathique/pathétique ; et donc, et donc
vient le moment pour Aziz d'ouvrir la porte pour sortir du Loft
Et tout le monde est là ! tout le monde l'aime ! et lui
n'en veut à personne ! Alors on se prend dans les bras,
on sa patouille énorme, on pleure presque
contacts
physiques à leur apogée
conduites de réassurance
collective où le groupe au moment de se séparer
d'un membre qu'il a lui-même exclu réaffirme son
soutien et sa cohésion
Alors il sort
et le
public (qui l'a jeté) l'acclame
et une fois sur
le plateau
embrassades, bisous d'amitié, hommages
et finalement un réalisateur lui offre un rôle
Aziz a un avenir au cinéma
on lui trouve un charisme
énorme
Alors c'était le drame, personne
ne veut de moi, tous des hypocrites, salauds
et on lui
dit maintenant, ne change rien, t'es bien comme ça
certes, c'est parce que t'es comme ça qu'on t'a envoyé
bouler, mais on t'aime bien quand même
On te déteste
! T'es la vedette, du coup
J'en
tire un enseignement très positif : il y a de la solidarité
et de l'amour aussi pour les crétins, les illettrés
et ceux dont on ne veut pas ; de l'amour public, collectif,
pour les réprouvés, c'est assez nouveau. Certes,
il n'y a pas d'écrivain dans le Loft ; certes, d'eux
on ne veut toujours pas - de moi entre autres, et ce sont pas
les gars du Loft qui à leur sortie vont augmenter le
chiffre de mes ventes. Mais plus le jeu avance, et plus on voit
quel point de tolérance et de douceur sociale on a atteint.
Norbert Elias a fait de beaux livres à propos de la Civilisation
des murs, comment on en est arrivé à mettre
de l'huile et de la douceur dans les rapports sociaux. Les totalitarismes
ont pu bâtir des cohésions fortes autour d'idéologies
et de sentiments nationaux ; les intégrismes ont obtenu
le même résultat sur la base de l'intolérance
religieuse et du sentiment intransigeant de posséder
la vérité. Eh bien, M6 fait la même chose
avec un peu de fric, un peu de gens crédules, un peu
d'interactivité et pas mal de connerie - et sur la base
des seuls sentiments humains, la cohésion pure d'un groupe,
malgré des règles cruelles, l'amitié, l'humour
(qui ne me fait pas beaucoup rire !), les historiettes d'amour,
la souriante débilité ordinaire : ah, c'est beau
! C'est la conséquence directe et troublante de la starisation
de la société : non seulement chacun a virtuellement
son quart d'heure de célébrité, mais de
plus, même ceux qu'on évince sont fêtés
et accueillis en héros. Lubrification par le Loft. Un
de ces jours, on offrira des colliers de fleurs aux mouches
à merde qu'on a si méchamment choisi d'écraser
; on fera des excuses aux virus qui nous tuent et on invitera
tous nos ennemis à partager notre manteau et notre liesse.
M6, télévision chrétienne, chaîne
de la sirupeuse communion des âmes faibles. Comme nous
sommes devenus doux !
LJH, le jeune homme littéraire
Contribution publiée dans le
forum des Humains
Et aussi dans les chroniques du
site littéraire