Le
soleil est sorti de sa retraite. Nous sommes Plaine Saint Denis,
samedi 12 mai, 17H. On se rassemble devant les barrières
de lentrée. Environ 400 personnes, ambiance bon
enfant, des militants des associations " Zalea
TV ", " Souriez
vous êtes filmé ", des anars et des Humains.
Plein de journalistes. Des vigiles très énervés
et peu nombreux semblent nous prendre pour des casseurs. Rapidement,
une altercation a lieu. Un vigile frappe un manifestant. Le
groupe franchit la "barrière". Les vigiles
sont impuissants.
D'un coup, un agent de sécurité
en scooter surgit dune allée et en descend à
toute allure. Il sort une barre de fer et une bombe lacrymogène
de poche, pour asperger un homme sans raison apparente (voir
photo). C'est tendu. Comme si on n'avait pas le droit de manifester.
La police arrive. Les manifestants contournent la zone et démontent
rapidement les murs de lenceinte. Une femme dans un porte-voix
lance des phrases à l'intention des prisonniers. Les
feux d'artifices éclatent dans le ciel bleu sous les
acclamations des anti-lofts. Les vigiles se prennent une volée
d'ufs, de tomates, et autres.
Les
couleurs fluos du bâtiment qui abrite le Loft est
à quelques mètres. Derrière le mur en miette.
On sait par la radio que M6 prudent a coupé la diffusion
du programme sur le Net. Cette bande de gens enfermés
est si proche de nous. Les CRS sont là, et un instant,
on se prête à rêver que le GIGN débarque
et lance un commando à nos côtés pour sortir
les otages de leur geôle cathodique. Un chef du GIGN parlerait
dans le porte-voix : " Nous maîtrisons le périmètre.
Vous pouvez sortir ! ". En un clin dil, les
agents du GIGN sortiraient de leur position stratégique
et entreraient dans le bâtiment, puis ils feraient sortir
un à un les otages. Le préfet de police et le
ministre de lIntérieur accompagné de celui
de la culture feraient une déclaration : " Les otages
ont de graves séquelles psychologiques. Ils pensaient
en effet quil jouait à un jeu des plus novateurs.
Mais lEtat français ne peut céder aux revendications
des terroristes de laudiovisuel ! ".
Se perdre soi-même, un risque exagéré
?
Cest le monde à lenvers.
Ce sont les autorités compétentes qui devraient
faire sortir les otages. Car les politiques français
ne réagissent pas beaucoup. Alors, on se trouve là,
à déclarer des évidences face au cynisme
de la puissance télévisuelle. Il y a un vide politique
!
Les
ministres ne sont pas au courant et ne veulent pas prendre position
clairement. Jack Lang [1] il y a quelques jours
navait pas encore vu lémission. Ségolène
Royal trouvait hypocrite de sattaquer à cette émission
à succès plutôt quà une autre.
On peut penser quelle navait pas non plus vu le
programme. Hier soir, le ministre de la Ville tient quant à
lui, un discours contradictoire sétant " surpris
à discuter pour la première fois depuis longtemps
avec sa fille, pour discuter de cette émission, pour
savoir ce qu'elle en pensait " [2]. Puis dajouter
: " on exagère un peu sur cette émission
". Et finalement de conclure : " Il y a quand même
quelque chose qui me perturbe dans cette émission', a-t-il
poursuivi " jusqu'à présent, quand on participait
à un jeu télévisé, on n'avait qu'un
seul risque, c'est de perdre ce qu'on pouvait gagner. Tandis
qu'avec Loft Story, on donne l'impression de pouvoir se perdre
soi-même''. Ah bon, et il trouve toujours que les protestations
sont exagérées ?
Ironie du sort, il a fallu que le patron
de TF1 en appelle à la déontologie (sic) pour
que les politiciens daignent examiner le phénomène
et que Le Monde sorte les contrats des participants. Lancien
chef du CSA, Hervé Bourges établit un lien entre
la "télévision poubelle" et le discrédit
du politique [3] . " Les principes qui
auraient exclu toute diffusion de télé-réalité
se sont affaiblis. Cela révèle une déresponsabilisation
de la société ". Il conclut en disant : "Il
y aurait mille bonnes raisons pour refuser la dérive
de la télévision. Mais apparemment personne n'a
assez de légitimité, donc assez de force, pour
s'y opposer ". Comment faire, presque 8 millions de personnes
devant le poste. Une myriade de gens qui protestent. Cela nempêche
rien ! In extremis, le gouvernement se réveille, change
un peu de stratégie. Le président du CSA déclare
: l'instance de régulation n'était ni " une
ligue de vertu, ni un jury de télévision ou de
radio " [4]. Cest la politique de
la chaise vide.
Le PDG d'Arte France Jérôme
Clément déclare " Ce type de télévision
contribue à installer un fascisme rampant'' et déplore
la mollesse de la classe politique ". Il ajoute : "
les hommes politiques sont coincés entre le désir
de laisser les chaînes faire leurs programmes, ne pas
s'ériger en censeurs et la crainte de se mettre à
dos une majorité des jeunes qui regardent l'émission''
[5]. Notre système démocratique
est coincé, suspendre Loft Story serait une mesure impopulaire,
des millions délecteurs regardent ce programme,
nest-ce pas ! Pourquoi les fâcher ? Où est
la défense de la dignité humaine dans tout ca
?
La
rédaction des Humains Associés
Paris, 13 mai 2001
Loft
Raider 2: Les Humains ne sont pas des Rats
Reportage photo+vidéo sur le deuxième assaut du
19 mai.
Les
hommes politiques, placardisés du Loft
Tout le monde en parle, sauf eux: l'émission rend muets
les élus,
nouveau signe de leur déphasage avec le public.
Jean-Michel Thénard journaliste, Libération, page
Rebonds, 17 mai.
Un
huis clos télévisé qui piège les politiques
français
Dépêche AFP, 17 mai 2001
Loft
Story/M6 : Jack Lang aimerait que la TV soit 'plus formatrice
des esprits'
Loft
Story'': M. Bartolone apprécie le débat mais s'inquiète
pour les participants
Dépêche AP, 13 mai 2001.
Hervé
Bourges: avec Loft Story, "la France se regarde s'ennuyer"
Dépêche AFP, samedi 12 mai 2001.
Dominique
Baudis: le CSA n'est pas ''une ligue de vertu'', ni un ''jury''
Dépêche AP, 14 mai 2001.
Loft
Story'' annonce l'avènement d'un ''fascisme rampant'',
selon le PDG d'Arte France
Dépêche AP - 15 mai 2001
«Loft
Story» en odeur de saleté
Des manifestants ont déposé leurs poubelles devant
M6 et assailli le loft. Libération, 15 mai 2001.
Jeu
contre jeu, Loft Raider veut libérer les poules et les
otages de "Loft Story"
Le Monde, 14 mai 2001.
Voir
tous les autres liens (articles, analyses, critiques
)
Street
Story
Reportage de terrain de Télé Nova sur le premier
Loft Raider du 12 mai.
Site en flash, cliquez sur "télénova"
puis Street Story.
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