Jai vécu dans
une dictature où lon enlevait aux gens leur dignité
de force. Comme le souligne si bien Jacques Julliard, dans le
Loft, on la leur enlève, mais de leur plein gré
! Dailleurs, la France pour moi, cétait le
paradis des droits de lHomme, de la culture, de la haute
civilisation humaniste. Comme Proust avec sa madeleine, la simple
évocation de la France me faisait percevoir, même
en prison, lespace infini de la liberté.
L'histoire de l'humanité
est l'histoire de la force et de la loi du plus fort. L'allégeance
à la puissance est et a toujours été lapanage
de ceux qui veulent réussir. Dans une logique de réussite
matérielle, la solidarité, la fraternité
sont impensables. Or, le " premier monde " qui a choisi
comme référence la réussite à tout
prix, en excluant, sauf en période électorale,
toutes les valeurs humanistes qui ont fondé notre civilisation,
se voit confronté aujourdhui au Big Brother quil
a lui-même enfanté.
L'affaire
Loft Story est un "bel" exemple de cette exception
inculturelle, de cette négation des libertés individuelles,
de cette absence totale de transcendance. Je considère
dailleurs que Monsieur Jack Lang est lun des principaux
responsables de cette "inculturation" de masse
: " le rap et les tags, cest de lart ! "
façon ô combien légère ! de
ne pas offrir aux jeunes, quelle que soit leur condition sociale,
laccès à la vraie Culture, celle qui permet
de se doter des outils pour penser par soi-même, réfléchir
et sexprimer à travers une langue commune, dont
les subtilités ne sont pas inconnues. Car la culture,
cest le pouvoir.
Dailleurs ses récentes
déclarations nous ont confortés dans cette opinion.
Nattend-on pas dun ministre de lEducation
Nationale quil prenne des positions plus claires quant
à léducation de nos enfants ? Quil
émette au moins quelques réserves face à
une dérive pourtant notoire des valeurs fondatrices de
notre République ? [1]
Mais l'histoire de l'humanité
est aussi l'histoire des résistances.
Comment éduquer à l'esprit de résistance
plutôt qu'au respect des logiques de puissance, à
l'acceptation des schémas dominés/dominants ?
Avons-nous une réelle pédagogie de la solidarité
? Avons-nous véritablement le désir de partager
la connaissance qui est en réalité le vrai pouvoir
?
Nous sommes devenus le jouet
des multinationales des marchandises en somme, mais nous
feignons de l'ignorer, car nous en sommes réduits à
un constat déchec. Nos jeunes, notamment les plus
défavorisés, cherchent de plus en plus à
shabiller chez de grandes marques qui deviennent leur
signe de reconnaissance, leur modèle de vie. Nous
sommes dans une civilisation du marché où tout
est marchandise, rien de plus normal donc, que de se vendre
pour obtenir ce que lon veut, à commencer par la
notoriété.
" Je clique, donc je suis
". " Je ne clique pas, donc
[2]
" Dans le " premier monde ", nous devons tous
être branchés, reliés. Mais nous savons
très bien quen réalité, il y a de
moins en moins de liens de solidarité entre les hommes
de chez nous.
Ce que lon nous présente
comme un " progrès de l'humanité "
par exemple l'accès de tous à une information
instantanée et universelle concourre en fait à
une uniformisation de la pensée, des désirs et
des besoins, avec le profit pour seul but. Linformation
elle-même devient outil de désinformation.
L'empire du marché est
l'empire des marchandises. "Cette réduction de la
civilisation à un système de choses est inédite,
car il s'agit bien d'une stratégie totale dont la télévision
est l'arme la plus habile." Derrière le loft, il
y a le " propriétaire ". Derrière l'écran,
il y a ceux à qui profite la réduction de l'individu
à ses pulsions notamment inconscientes et à son
désir de consommer qui lui font oublier quil faut
quil se consume pour les posséder.
Dans le Manifeste
Planétaire des Humains Associés, nous invitons
à " ne pas nous arrêter sur ce qui nous divise,
mais chercher ce qui nous unit ". Le scandale du Loft produit
à mon avis leffet inverse : nous sommes si oppressés
par cette obsédante question dune dignité
humaine de plus en plus absente, par ces images dabdication
renvoyées par la télé, par la couverture
des médias et la multitude de sites qui sy consacrent,
que nous ne voyons même pas que nous parlons de ce qui
nous divise bien plus que de ce qui nous unit.
Cest à cela, je
pense quil nous faut résister. Car il sagit
ici dune stratégie totale de marchandisation et
davilissement de la personne humaine, dont la télé
est larme fatale. Ce qui est présenté dans
cette histoire comme relevant du " libre-arbitre "
est en fait une manipulation orchestrée de la détresse
humaine, où pour gagner il faut faire appel aux instincts
prédateurs quhélas chaque-un porte
virtuellement en soi, au plus profond. Et ça marche !
Loft Story est une manifestation
trop pathologique de notre société pour quon
puisse sabstenir den chercher la guérison.
Trop absurde, pour ne pas soulever des questions sur le sens
de nos vies. Trop bête pour ne pas susciter en nous le
désir de " lintelligence ". Trop désespérée
pour que lon se permette de renoncer à lespérance.
Trop laide pour ne pas réveiller en nous la poésie.
Trop à lenvers pour quil ny ait pas
un endroit.
Et si cet " endroit "
est aussi libre et humain que lenvers est mercantile et
asservi, alors il est grandement justifié de croire en
lavenir et de persévérer dans " limpossible
rêve ", cette folle utopie dune Humanité
solidaire, fraternelle et poétique.
Halte à la pollution
mentale*
L'humain est et sera celui
qui résiste.
Celui qui luttera pour sauvegarder
son humanité.
Humainement,
Tatiana F.
Présidente des Humains
Associés
* La " pollution mentale " est un concept dont nous
parlons depuis une quinzaine d'années dans la Revue
Intemporelle. Voir en particulier : " Incarnation
- Pollution mentale ", par Tatiana F. paru dans Gaia
Bleue Blues (1989-1990), en ligne dans le courant de lannée.
Récemment, dans un entretien accordé à
Télérama,
la psychanalyste Kathleen Kelley-Lainé évoque
aussi cette notion : " Comme à la pollution de lair,
nous sommes en train duvrer à la pollution
psychique "
[1] NOTE. Nous ne jetons pas le
bébé avec l'eau du bain. Certains profs sur le
terrain réagissent ! Voir une intéressante dépêche
: "Les
profs face à Loft story : démonter la "télé
du fric" et apprendre à regarder" : "Certains
enseignants essaient d'utiliser le phénomène Loft
story, qui fournit un inépuisable sujet de conversation
dans les collèges et lycées, pour démonter
"la télé du fric" et apprendre à
leurs élèves à ne pas
être dupes de toutes les images". AFP, 22 mai 2001.
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[2] NOTE.
Voir dépêche Reuters : "Naître
connecté ou ne pas naître"
Et "Un cyberhumanisme
?" par Tatiana F. paru dans le Nouvel Observateur
" Multimédia, la vie branchée "
(novembre 1997).
"Nul indigène n'est explicitement exclu de ce
nouveau monde. Mais les portes du paradis de la communication
ne sont pas pour autant ouvertes à tous." (Lire
l'article )
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