LE COSMISME
Nano-électronique et guerre idéologique
globale du XXIe siècle
Hugo de Garis
Groupe des constructeurs de cerveaux,
Département des systèmes évolutionnaires,
ATR, Kyoto, Japon
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cyberhumaniste
N.B. : ce texte est
une traduction privée et non officielle, effectuée par
un non-professionnel, dune publication dHugo de Garis parue
en langue anglaise. En dépit de ses efforts pour reproduire aussi
fidèlement que possible la lettre et lesprit de loriginal,
le traducteur ne prétend nullement y être totalement parvenu.
Son seul but était de porter à lattention du public
francophone les idées développées par lauteur,
et de fournir ainsi matière à réflexion
1. Introduction
Je suis un fabriquant de cerveaux. Mon
rêve et mon ambition dans la vie, c'est de construire (c'est-à-dire
faire évoluer/développer) des cerveaux artificiels comprenant
des milliards (et au delà) de cellules cérébrales
artificielles, et avant ma retraite (d'ici à peu près
20 ans), de voir la fabrication de cerveaux devenir une des plus importantes
industries au monde, comparable à la construction, l'électronique,
l'automobile et le pétrole.
Je pense avoir trouvé
une méthodologie rendant le développement d'une telle
industrie possible. Si cela se produit, je serai très heureux,
mais ce n'est pas le sujet de ce chapitre. La création de cerveaux
artificiels, je pense, pourra être atteinte dans les quelques
prochaines années (au moins avec des centaines de milliers de
neurones artificiels organisés en des circuits fonctionnant à
des vitesses électroniques, dans des machines spéciales
que j'appelle Machines de Darwin).
Voilà pour le court
terme et pour le moyen terme. Ce qui m'intéresse, c'est le long
terme, c'est-à-dire plus loin dans le XXIème siècle,
au cas où moi et d'autres constructeurs de cerveaux réussissions.
Qu'adviendra-t-il alors ?
Je pense réellement
quau siècle prochain, la question qui dominera la politique
à léchelle mondiale sera la suivante : qui ou que
doit être l'espèce dominante sur la planète ? Au
cas où cela vous semble idiot, considérez ce qui suit.
Imaginez un ordinateur ayant 1030 composants, c'est-à-dire mille
milliards de milliards de milliards.
Ce nombre rend ridicule
celui des neurones que nous avons dans notre cerveau par un facteur
1018, c'est-à-dire qu'un milliard de milliard de cerveaux humains
auraient autant de neurones que cet ordinateur a de composants. Je crois
que nous (l'humanité) aurons de telles machines d'ici à
quelques décennies. C'est écrit.
Aujourd'hui, nous disposons
déjà de transistors à un seul électron et
de la nano-électronique, cest-à-dire de l'électronique
à l'échelle moléculaire, ce qui va créer
une capacité de stockage de 1 bit d'information par atome. Avec
les circuits réversibles modernes, il est théoriquement
possible de réaliser des calculs sur ordinateur sans dissipation
thermique.
Il devient donc possible
de construire des circuits 3D (tridi,ensionnels) sans qu'ils ne fondent,
comme le feraient les circuits traditionnels irréversibles s'ils
étaient tridimensionnels. Avec les circuits adiabatiques (sans
dissipation thermique), il sera possible de construire des tonnes de
matériaux capables de calculer, et si on peut en fabriquer des
tonnes, on peut fabriquer d'énormes ordinateurs ayant la taille
d'un astéroïde, comprenant 1040 composants ou plus, en prenant
les atomes de la ceinture d'astéroïdes (entre Mars et Jupiter,
NDT).
À l'aide de la technologie
quantique ponctuelle, il sera possible de construire des " atomes
artificiels " ayant les propriétés électroniques
que l'on désire. Les circuits pourraient être construits
par des nano-robots assemblant des blocs de construction que les futures
Machines de Darwin pourront utiliser pour développer des circuits
ultra-complexes (trop complexes pour que les ingénieurs humains
puissent les comprendre).
Comme ces circuits opéreraient
à la vitesse électronique, cest-à-dire un
million de fois plus vite que la transmission neuronale dans le cerveau
humain, et étant donné l'énorme supériorité
dans la capacité de mémoire, dans la complexité
et le nombre des palpeurs qui pourraient être attachés
à de tels dispositifs, il est clair pour n'importe quelle personne
informée que la possibilité pour cet ordinateur de générer
de l'intelligence est très, très largement supérieure
à celle d'un cerveau humain avec ses ridicules 1000 milliards
de neurones.
C'est pourquoi je pense que ce n'est qu'une
question de temps pour que l'accroissement continuel des aptitudes des
ordinateurs ne commence à générer ce que j'appelle
le " débat sur l'espèce dominante ". Pour le
moment, ce que je dis semble de la science fiction pour la plupart des
gens, et par conséquent, ils ne le prennent pas au sérieux
ou ne se sentent pas concernés.
Mais je suis un fabriquant
de cerveaux. Je suis une de ces personnes qui sont en train de créer
ce problème. Je suis aussi un ex-physicien théoricien,
et j'ai conscience que mes ex-collègues de la génération
précédente ont fabriqué un appareil de destruction
massive qui aurait pu anéantir la vie sur la planète à
la suite de la crise des missiles cubains de 1962.
Je vis au Japon, et je me
suis délibérément rendu à Hiroshima pour
voir par moi-même quelles horreurs les scientifiques sont capables
d'infliger indirectement à l'humanité. J'ai été
profondément bouleversé, et chaque fois que je donne une
conférence à propos de la fabrication de cerveaux et du
futur, ma gorge se serre à l'évocation de ce que j'ai
vu au musée de Hiroshima (des femmes et des enfants avec leur
peau tombant par bandes de 20 cm, des bouteilles de vin fondues, etc.).
Cette expérience
m'a rendu très conscient de la nécessité pour les
scientifiques de réfléchir aux conséquences sociales
et politiques de leurs travaux. Dans mon cas, d'un côté
je suis passionnément impliqué dans mon rêve de
construire des cerveaux artificiels, et de l'autre j'écris des
articles tels que celui-ci, essayant de faire prendre conscience à
l'humanité des conséquences à long terme de la
fabrication de cerveaux, si elle se voyait couronnée de succès.
À moyen terme, des
cerveaux artificiels ayant l'intelligence d'un chimpanzé seraient
très utiles (tant qu'ils seraient totalement obéissants).
Ils pourraient être utilisés pour nettoyer la maison. Chaque
lieu d'affluence en aurait un, et ça créerait le marché
d'une des plus grosses industries du monde. Les cerveaux comme les ordinateurs
pourraient devenir des compagnons personnalisés.
On peut imaginer que de
telles machines sauraient parler, entendre et faire rire. Il serait
possible d'avoir une sorte de " relation " avec de telles
machines. Mais ce qui me préoccupe, c'est la comparaison numériquement
inconcevable entre le nombre de neurones dans un cerveau humain et la
possibilité d'obtenir des machines à 1030 composants.
Je peux imaginer que le
domaine de la construction de cerveaux va s'étendre, à
mesure que de plus en plus de circuits neuronaux pourront être
développés, ainsi que leur interconnexion et les systèmes
de contrôle, etc. Année après année, des
appareils offrant toujours plus de possibilités seront introduits
sur le marché, de sorte que les gens ordinaires pourront s'impliquer
dans des questions telles que " Où est-ce que tout cela
nous mène ? ", " Jusqu'à quel degré d'intelligence
devons-nous permettre que ces machines soient développées
? " " Les scientifiques nous disent que les machines ont le
potentiel de dépasser largement les êtres humains, et il
est clair qu'elles deviennent chaque année plus intelligentes,
alors où et quand allons-nous dire " stop ! " ? "
" Faut-il vraiment dire stop à un moment donné ?
"
De telles questions seront
d'actualité et deviendront très communes dès que
les machines commenceront vraiment à reposer sur la technologie
des cerveaux artificiels que moi et d'autres gens sommes en train de
développer. Je continue à penser que si je représente
une partie du problème, j'aimerais aussi être une partie
de la solution (s'il y en a une).
Une des choses que je voudrais
faire, à part construire des cerveaux, c'est rendre les gens
conscients que le " débat sur l'espèce dominante
" arrive, de façon à ce qu'ils aient le temps d'y
réfléchir avant que les machines ne deviennent trop intelligentes.
Je nomme ces machines ultra-intelligentes des " artilects "
(pour " artificial intellect "). Je parle ainsi parfois du
" débat sur les artilects " ou de la " question
des artilects ".
Comme je l'ai dit plus haut,
je pense que ce débat déterminera les grandes lignes de
la politique générale du XXIème siècle.
Pour faire bref, je soupçonne fortement que les controverses
sur la question des artilects seront si âpres qu'une guerre, disons
une guerre à la mode du XXIème siècle, sera inévitable.
Je suis très pessimiste sur cette question, et elle me tient
éveillé la nuit trop fréquemment pour le bien de
ma santé.
Bien sûr j'aimerais être plus
optimiste quant à l'issue, sur le long terme, de la fabrication
de cerveaux, mais sous quelque angle que je retourne le problème
et quel que soit le scénario, parmi les nombreux possibles, auquel
j'essaie de penser, je finis toujours avec quelque chose de vraiment
terrible.
Bien sûr, il n'est
pas difficile d'échafauder un scénario positif, dans lequel
les machines et les êtres humains vivent en harmonie (scénario
favori des femmes avec lesquelles je parle de cela), mais je trouve
ces scénarios irréalistes. J'espère que les événements
prouveront que j'ai tort, mais mon instinct me dit que le monde est
bon pour un XXIème siècle des plus perturbés sur
le plan de la politique générale.
Si tel est le cas, c'est vraiment dommage,
parce que notre planète entre en ce moment dans une période
de grande paix, dans laquelle les télécommunications rétrécissent
à ce point la planète que l'idée d'un langage global
et d'un gouvernement global semble assez réaliste pour les quelques
décennies à venir.
Pour chaque citoyen global
ayant sa montre émetteur/récepteur (sans distorsion),
grâce aux intersatellites de communication, les programmes télé
tombant du ciel par centaines depuis les satellites à orbite
stationnaire, à 90% en anglais, vont provoquer un effet boule
de neige sur tous ceux qui pourront parler et comprendre le langage
mondial. Les idées vont alors se répandre rapidement,
provoquant une homogénéisation culturelle et, partant,
une compréhension bien supérieure entre les gens, jusquà
ce quils deviennent essentiellement un seul immense peuple planétaire.
Tel est l'avenir que je
vois pour l'humanité dans les prochaines décennies, et
je m'en réjouis. Une fois que les superpuissances se seront entendues,
c'est-à-dire une fois que la Chine aura eu sa révolution
démocratique et que la Russie sera bien engagé dans la
voie vers la démocratie prospère, elles pourront imposer
un gouvernement mondial sur les pays mineurs, les obligeant à
obéir aux décisions du gouvernement mondial et à
la cours de justice mondiale lorsque des conflits de politique internationale
éclateront. Les milliers de milliards de dollars gaspillés
en armes aujourd'hui pourront alors être utilisés pour
augmenter le niveau de vie de chacun, même des africains.
La question ayant le plus divisé
l'humanité aux XIXe et XXe siècles a été
: " Qui doit posséder les usines, cest-à-dire
les machines ? " Certains pensaient que les machines devaient être
entre des mains privées, et d'autres pensaient qu'elles devaient
appartenir à tout le monde, c'est-à-dire à l'État.
Au début de la révolution industrielle, l'exploitation
économique faisait rage, et les propriétaires d'usines
sont devenus riches en payant aux ouvriers des salaires de subsistance.
Lorsque ces ouvriers sont
devenus conscients que les propriétaires s'enrichissaient par
leur travail à eux, ils sont devenus amers et en colère.
Lorsque quelqu'un sent qu'il est exploité et qu'une injustice
est commise envers lui, il devient enragé jusqu'à tuer.
Comme on le sait bien, les courants intellectuels en Europe au XIXe
siècle ont commencé à se concentrer sur les solutions
aux effets pervers du capitalisme du début du XIXe siècle.
Les socialistes voulurent
collectiviser les usines et en partager les biens : les bénéfices
réalisés à partir de la vente des produits fabriqués
par les machines reviendraient à l'état, qui en retour
paierait à chacun un salaire en rapport avec sa valeur pour la
société. Pour beaucoup de gens, l'idée marxiste
était très séduisante, et au XXe siècle,
de nombreux gouvernements se sont constitués à partir
de ces idéaux.
Entre temps, les travailleurs
des premiers pays industrialisés ont imposé des réformes
politiques telles que le suffrage universel (pour les hommes), le droit
de former des syndicats, des partis politiques défendant les
travailleurs, un système de taxation progressive, etc., qui vinrent
largement à bout du côté inhumain du capitalisme.
Après bientôt
un siècle d'expérience communiste, il est maintenant clair
que ça ne marche pas. Les régimes communistes ont disparu
de la surface du globe. Il est clair que les possibilités offertes
à des individualistes entreprenants et financièrement
intéressés génèrent plus de richesses et
donc plus de bien-être pour les gens (pour peu que les réformes
indiquées aient été mises en place) que les économies
abrutissantes planifiées par un comité central et contrôlées
par la bureaucratie.
Mais il s'en est vraiment
fallu de peu. Il n'était pas si évident de savoir laquelle
des deux alternatives majeures quant à l'organisation économique
et sociale allaient l'emporter. Les deux régimes, les deux idéologies
se haïssaient tellement qu'à la limite elles étaient
prêtes à s'anéantir mutuellement dans un holocauste
nucléaire.
Heureusement, les armes
atomiques sont si destructrices que les politiciens et les généraux
ne se sentaient plus en sécurité " à l'intérieur
de leurs frontières ", comme pour les guerres traditionnelles,
car soit ils se seraient tués eux-mêmes dans l'échange
nucléaire, soit ils auraient été massacrés
par leurs compatriotes survivants, dans une sorte de " châsse
aux sorcières " anti-politiques et anti-généraux.
Dieu merci, il semble que
tout cela soit terminé. Nous pouvons dormir plus profondément
la nuit, sachant que la " guerre froide " est finie. Mais
lest-elle vraiment ? Je ne fais pas allusion à une reprise
du vieux conflit idéologique entre capitalisme et communisme,
mais à un nouveau conflit, plus amer encore parce que les enjeux
en sont bien supérieurs.
La question " Qui doit
posséder le capital ? " est triviale à côté
de " Qui ou que doit être l'espèce dominante ? ",
parce que cette dernière question peut faire intervenir l'idée
que l'essor des artilects sera peut-être le signal de l'anéantissement
de l'espèce humaine. Qu'y a-t-il de plus important pour les êtres
humains que la survie de leur propre espèce ? L'enjeu est potentiellement
énorme.
Je crois que l'ère de paix dans
laquelle nous vivons aujourd'hui ne durera que quelques décennies,
car l'implacable controverse du récent passé, entre capitalistes
et communistes, va être remplacée par une nouvelle dichotomie
entre les "terrestristes" et les "cosmistes".
2. Le cosmisme
Je vois l'humanité du XXIe siècle se séparer en
deux groupes politiques majeurs, ceux (probablement la majorité)
qui auront le sentiment que les êtres humains doivent rester l'espèce
dominante (les "terrestristes"), et ceux qui penseront qu'il
faut donner la chance aux machines de devenir la prochaine forme d'espèce
dominante, transcendant les limitations des êtres humains (les
"cosmistes").
La première motivation
des terrestristes (ou "terréens", pour abréger),
je pense que ce sera la peur - la peur d'être exterminés
par une espèce largement supérieure, et la peur de l'inconnu
et de l'inconnaissable. La motivation première des cosmistes,
il me semble que ce sera l'émerveillement.
Personnellement, je partage
les vues de chacun des deux groupes, mais au bout du compte, serais-je
terréen ou cosmiste ? Pas facile à dire ! Essayons d'approfondir
ces deux points de vue principaux. Je commence par les cosmistes car
ce sont eux qui introduiront quelque chose de nouveau dans la politique
générale, à savoir l'idée qu'on devrait
permettre aux machines de devenir des artilects.
Le terrestrisme sera une
réaction au cosmisme. Pour l'heure il n'y a pas de débat,
car l'état de la technologie ne permet pas de produire des artilects;
mais la nano-technologie, et plus spécialement la nano-électronique,
va rendre une telle chose possible.
C'est pourquoi ce chapitre
est approprié dans ce livre sur la nano-tech (Drexler 1992).
Le cosmisme est une idéologie du XXIe siècle parce qu'elle
nécessite la technologie du XXIe siècle. L'initiative
reposera dans les mains des cosmistes. Mais à quoi les cosmistes
croient-ils donc ? (En d'autres termes, que va proposer, selon moi,
le groupe à venir de gens favorables à la production d'artilects,
d'un point de vue politique ?)
Pour répondre à cette question,
je vais essayer de faire appel à votre intuition, à vos
instincts émotionnels. À quand remonte la dernière
fois où vous êtes allés à l'étranger,
loin des lumières des villes, par une nuit sans Lune, dormant
à la belle étoile ? Peut-être à jamais, mais
si cela vous est déjà arrivé, fixant la Voie Lactée,
n'avez-vous pas été submergé par l'insignifiance
de l'existence humaine ? Vous avez peut-être été
tourmenté par les points majeurs de votre vie, " Sue se
mariera-t-elle avec moi ? ", " Obtiendrai-je celle promotion
? ", " Ma tumeur est-elle cancéreuse ? ", etc.,
etc.
Réponse ? "
Peu importe ! " Il y a un million de milliards de milliards d'étoiles,
la plupart d'entre elles (au moins les étoiles de seconde génération)
ont probablement des systèmes planétaires, et certaines
sont des milliards d'années plus anciennes que notre système
solaire. Il y a donc probablement là-bas des millions et des
millions de civilisations.
Qui s'inquiète que
vous puissiez mourir l'année prochaine ou que vous deviez vendre
votre maison parce que vous ne pouvez plus payer votre hypothèque
après votre licenciement, et que votre femme vous ait quitté
en prenant les enfants, et que vous ayez perdu tous vos amis parce que
vous picolez, et que vous ayez un problème de cur à
force de trop manger et davoir beaucoup trop fumé toutes
ces dernières années.
Qui s'en inquiète
? Votre petite vie est insignifiante comparée à ce que
vous voyez en regardant les étoiles. Il y a de plus grandes choses,
plus hautes, des questions d'intérêt cosmique. Des grandes
questions du type : " Pourquoi y a-t-il de la matière ?
", " Quel est le but de l'existence, si toutefois il y en
a un ? " " Y a-t-il quelque part des intelligences extra-terrestres
? " " Que font-elles ? " " Ont-elles découvert
les réponses aux vraies grandes questions de portée universelle,
cest-à-dire cosmique ? "
Les cosmistes s'intéressent à ces questions cosmiques.
Le cosmisme est une "
religion de scientifiques ", cest-à-dire une religion
dans le sens où les religions traditionnelles stimulent et dirigent
les vies de groupes de gens. Dans le cas du cosmisme, des milliards
de gens seront impliqués, parce qu'il y va de la destinée
de l'espèce humaine. Les religions traditionnelles et les sectes
modernes ne sont pas scientifiques.
Certaines prétendent
l'être, mais la plupart ne sont que des dogmes superstitieux,
basés sur des idées que la connaissance scientifique regarde
avec mépris. Peu de peuples ayant l'esprit critique et une éducation
scientifique sont religieux. Mais le cosmisme est essentiellement une
vision ou une entreprise scientifique.
Mais sa nature est très
"high-tech". Ses croyances sont pratiquement compatibles avec
les dernières connaissances scientifiques, et pour cette raison,
elles ne sont pas facilement réfutées par les scientifiques
cyniques qui traitent avec dérision (dans les cultures occidentales)
des superstitions vieilles de deux mille ans telles l'idée de
la vie après la mort, la résurrection, l'enfantement par
des vierges ou autres.
L'impulsion religieuse
est probablement présente en chacun de nous. C'est une des quelques
constantes culturelles universelles, comme le tabou de l'inceste. Pratiquement
toutes les cultures (quelques 5000 à 10000 sur la planète)
ont inventé leurs propres Dieux.
Pour ma part, j'aimerais bien croire en
quelque chose qui me donne une direction, ou même un certain sens
de l'émerveillement ou de l'exaltation, mais qui soit également
compatible avec ma connaissance scientifique et mon cynique esprit critique.
Le cosmisme serait un sérieux candidat pour une telle "
religion " ou idéologie.
Peut-être que le mot
" religion " est mieux adapté que le mot idéologie,
parce que si on se demande quelle différence il y a entre les
deux (elles ont en effet de nombreuses caractéristiques communes),
la réponse qui vient évidemment tout de suite à
lesprit est qu'une religion implique généralement
la croyance en une sorte de super être ayant des pouvoirs supérieurs
à ceux des êtres humains, qui peuvent souvent l'influencer
pour leurs propres avantages.
Les cosmistes pourraient
penser que les artilects seraient les nouveaux dieux, sans doute plus
capable que les êtres humains de répondre aux grandes questions,
et d'explorer et comprendre le cosmos éminemment mystérieux.
D'où le mot "cosmisme". Les horizons des cosmistes
sont cosmiques. Les horizons des terrestristes sont largement terrestres
et centrés sur l'humain.
A moyen terme, cest-à-dire
d'ici à plusieurs décennies (nous sommes en 1995), le
développement des cerveaux artificiels sera probablement très
profitable, et c'est pourquoi il se poursuivra avec vigueur. Je peux
donc me sentir non coupable pour un moment.
J'ai une amie japonaise
à qui je dis pour plaisanter, " Si je réussis à
fabriquer des cerveaux et si plus tard une guerre Cosmistes-Terrestristes
éclate, des gens te diront que tu aurais dû me tuer quand
j'étais plus jeune ". " Tu veux dire maintenant ? ",
plaisante-t-elle en retour. Je ne pense pas que le débat sur
les artilects ne débutera avant que les machines ne commencent
vraiment à montrer des signes d'aptitudes comparables à
un cerveau et un vaste répertoire de comportements.
Un de mes buts personnels,
par exemple, est de voir un projet de recherche et de développement
du type " objectif Lune pour la NASA " pris en charge par
le gouvernement japonais et destiné à la construction
de cerveaux artificiels, utilisant les qualifications de milliers de
gens. Je n'ai certainement pas l'intention de diriger une pareille entreprise,
mais j'aimerais vraiment voir un tel projet émerger. Je crois
que ça vient.
Construire un cerveau artificiel
vraiment compétent sera une entreprise énorme. Les répercussions
aussi seront colossales. L'industrie pourra en prendre les résultats
et les incorporer à de nombreux produits " intelligents
".
Des chercheurs tels que
moi auront exposé le pour et le contre du cosmisme pendant des
années et auront probablement été largement ignorés,
en raison de son apparence de science fiction.
Mais une fois que des millions
de gens, année après année, auront vu de leurs
propres yeux l'augmentation de l'intelligence de leurs machines, ils
commenceront à réfléchir et, à terme, un
grand débat s'installera. Entre temps, les machines continueront
à devenir de plus en plus intelligentes. Tôt ou tard, une
sorte d'incident tirera l'humanité de son sommeil.
Par exemple les robots ménagers
pourraient commencer à répondre à leurs propriétaires,
ou les effrayer avec leurs processus de pensée des millions de
fois plus rapides. Lorsqu'ils seront confrontés " chair
contre métal " à un corps étranger émergeant
d'une compagnie industrielle qui ne cesse d'améliorer ces produits
chaque année, il faut s'attendre à ce que des millions
de gens soient forcés de considérer la " question
des artilects ".
Ce n'est qu'une question
de temps. Sans doute les premières versions d'artilects, cest-à-dire
ayant une intelligence quasi humaine, vont-ils commencer à prendre
des décisions avec lesquelles les êtres humains ne seront
pas d'accords ou qu'ils ne comprendront pas.
Les artilects pourraient
tenter d'expliquer mais ne pas être compris. S'ils sont vraiment
intelligents, ils parviendront à éviter les objections
des hommes. Le problème de maintenir à tout moment les
artilects comme des esclaves dociles et obéissants est un problème
clé.
Les " trois lois de
la robotique " dAsimov sont ici pertinentes en tant que tentatives
de formuler des règles concernant les caractéristiques
des futurs artilects. Cependant, je doute qu'une intelligence artilectuelle
et une obéissance totale soient compatibles, auquel cas les idées
d'Asimov sont sans valeur pour les artilects avancés.
Dans l'appendice, je présenterai
mon travail sur la fabrication de cerveaux, montrant comment il est
possible de construire des cerveaux artificiels (sous une forme élémentaire
pour l'instant, avec à peu près 100 000 neurones) sans
comprendre comment ils fonctionnent. Ils sont trop complexes, mais il
est néanmoins possible de les construire sur un mode darwinien,
en utilisant une méthodologie que j'appelle " ingénierie
évolutionnaire ". Construire un cerveau artificiel avec
un milliard de neurones (mon rêve pour le XXIe siècle)
ne sera pas possible avec les techniques d'ingénierie traditionnelle.
D'ordinaire les ingénieurs
dessinent un plan pour construire quelque chose, impliquant qu'ils comprennent
comment cette chose fonctionne, et ensuite ils la fabriquent. Cependant,
avec l'ingénierie évolutionnaire un concept que
j'ai aidé à introduire il est possible de construire
avec succès quelque chose dont on ne comprend pas complètement
le fonctionnement. On utilise simplement une forme de jeu d'instructions
linéaires pour spécifier (à un bas niveau) comment
il faut construire un système ou comment il devrait fonctionner.
On emploie une série
de telles instructions linéaires, chacune un peu différente
des autres. Celles qui par hasard produisent un système qui fonctionne
bien selon un certain critère humain, survivent et ont plus de
descendants dans la génération suivante.
En faisant des changement
aveugles et aléatoires dans les instructions, il est possible
de générer des systèmes supérieurs par le
hasard. Ces chaînes d'instructions supérieures commencent
alors à dominer la population, jusqu'à la prochaine mutation
favorable, etc.
La nature a employé
cette technique de mutation et sélection pendant des milliards
d'années et nous a produit, nous, comme résultat, et probablement
des millions et des millions d'autres intelligences extra-terrestres
à travers le cosmos.
L'ingénierie évolutionnaire
est probablement le seul moyen efficace dont disposeront les scientifiques
et les ingénieurs pour construire des cerveaux artificiels. Leur
complexité, avec leur nombre énorme de neurones et de
circuits, sera monstrueuse, et sétendra au delà
de la compréhension humaine. Cependant, je développe couramment
des modules de circuits neuronaux avec leurs interconnexions, qui réalisent
ce que je veux. Je ne comprend pas comment elles fonctionnent, mais
elles le font.
Je peux imaginer, dans quelques
décennies, une armée d'ingénieurs " développeurs
de cerveaux ", avec une armée de Machines de Darwin, qui
construiront des cerveaux artificiels avec des milliers, sinon des millions
de modules neuronaux, sans rien comprendre de leur fonctionnement.
C'est cette ignorance fondamentale
de la structure et du fonctionnement des artilects issus de l'ingénierie
évolutionnaire qui constituera la base des objections intellectuelles
des terrestristes.
Les terréens diront
que les artilects sont fondamentalement non compréhensibles,
et que donc leur comportement est imprévisible. Ils sont tout
simplement trop complexes. À mesure que leur intelligence augmentera,
leurs actions deviendront de plus en plus menaçantes, parce que
leurs plus gros intellects leur permettront de faire aux êtres
humains plus de choses menaçantes.
Les êtres humains
ne pourront jamais être sûrs de l'attitude que les artilects
adopteront envers eux. En tant qu'humains, nous tuons couramment des
animaux pour la nourriture, le sport, ou juste comme ça. Nous
ne pourrons jamais être certains que les artilects ne traiteront
pas les êtres humains de la même manière.
Ainsi, pour que nous soyons en sécurité,
il est bien possible qu'une législation générale
soit vraiment adoptée, interdisant le développement des
artilects au delà d'un certain niveau d'intelligence.
Cette législation
résultera probablement de la montée des protestations
du public à propos de la menace grandissante provoquée
par la nature toujours plus artilectuelle des machines et la puissance
croissante que celles-ci exerceront sur les êtres humains.
La création elle-même
de cette législation sera le résultat d'un énorme
débat. La minorité cosmiste ne sera probablement pas d'accord
et il se peut qu'elle devienne clandestine. Pour les cosmistes, il sera
extrêmement frustrant d'arrêter le développement
des artilects.
La curiosité naturelle
du scientifique sera stoppée par un tel interdit, et ce sera
l'anathème pour ceux des scientifiques qui seront des cosmistes.
L'interdiction du développement artilectuel séparera vraiment
la chèvre et le chou, c'est-à-dire les terréens
et les cosmistes. Les cosmistes les plus fervents seront les plus frustrés
et commenceront probablement à organiser leurs propres institutions
politiques.
Dans une organisation globale
(à léchelle planétaire, NDT), il n'y aura
probablement plus de corrélation entre la géographie et
l'idéologie. Dans une culture globale, les points de vue idéologiques
seront sans doute plus basés sur des différences de personnalité
que sur des différences culturelles.
Dans une culture globale
et homogénéisée, de telles différences seront
minimales.
Alors comment les cosmistes vont-ils réagir à une interdiction
générale de leurs activités futures ? Une idée
est de former leur propre État, un peu comme les juifs en Israël
et les Mormons en Utah.
Les cosmistes pourraient
acheter de grandes zones de terrains dans des endroits peu chers de
la planète, et sélectionner comme citoyens ceux qui veulent
construire des artilects. Ceux des cosmistes qui auraient de sérieux
remords et qui ne s'en cacheraient pas pourraient être exclus
de la colonie, et pourraient retourner vers la majorité terrestriste.
Mais les terréens
permettront-ils seulement à une telle colonie cosmiste de s'établir
sur Terre ? On peut imaginer leurs arguments : " Qu'adviendra-t-il
si les cosmistes réussissent dans leurs expériences artilectuelles
? " Les artilects seraient alors sur Terre, constituant une menace
non seulement pour les cosmistes, mais plus encore pour les terréens.
Ceci serait trop dangereux pour les terréens pour être
toléré, et les colonies cosmistes seraient alors interdites
pour menace d'anéantissement total.
À la limite, si l'existence
de micro-colonies cosmistes secrètes était découverte,
elles seraient exterminées par voies militaires (i.e. "
atomisées "). Les cosmistes ne seraient pas même arrêtés
ou jugés. On peut assez bien imaginer que la peur des terréens
devant un éventuel succès des cosmistes serait si grande,
et la menace pour l'humanité si importante, qu'une justification
de la vaporisation des colonies cosmistes secrètes serait facilement
trouvée.
Devant une telle opposition terrestriste,
les cosmistes, poussés par une ferveur religieuse pour promouvoir
le " grand dessein " - les " questions cosmiques ",
dédaigneront les terréens et feront tout ce qu'ils peuvent
pour obtenir la liberté de développer leurs artilects.
Une autre possibilité est qu'à l'aide de la technologie
du XXIe siècle, il soit possible de lancer de nombreux cosmistes
hors de la Terre, pour qu'ils puissent fabriquer leurs artilects ailleurs.
Mais il se peut que la Terre
soit considérée par les artilects comme un endroit très
précieux, et qu'ils souhaitent y revenir. L'hostilité
des terréens pour les artilects ferait des êtres humains
une menace pour ces derniers. Qui sait ce que les artilects pourraient
faire à une race aussi inférieure que celle des terréens.
L'éventualité
d'un tel retour des artilects motiverait à l'avance l'interdiction
par les terréens de tout exode extra-planétaire cosmiste.
C'est encore trop dangereux. Ainsi le rêve des cosmistes de s'évader
dans les profondeurs de l'espace, de voyager vers d'autres étoiles
pour bâtir leurs colonies cosmistes serait stoppé. La frustration
des cosmistes ne peut que croître.
A terme, il est probable
qu'ils réalisent que le seul moyen qu'ils aient pour faire ce
qu'il désirent, c'est d'employer la force des armes militaires.
Je peux imaginer les stratèges cosmistes préparer la création
de lointaines colonies cosmistes, si loin de la Terre que la plupart
des terriens ne seraient pas tellement inquiétés par la
menace d'un succès artilectuel des cosmistes.
Les cosmistes pourraient
suivre une sorte de stratégie d'évasion, d'abord à
petite échelle, allant de plus en plus loin de la Terre, à
chaque fois qu'il y aurait une menace de la part des terréens.
À terme, les cosmistes peuvent être en mesure de s'établir
avec suffisamment de force pour être capables de se défendre
par eux-mêmes contre une attaque terrestriste.
Le scénario que je dépeins
est celui d'une vigilance continuelle de la part des terréens,
et d'un désir similaire de la part des cosmistes de développer
des artilects. Je vois une guerre continue entre ces deux groupes, à
présent séparés géographiquement, mais cette
fois non pas sur une échelle planétaire, mais sur l'échelle
interstellaire du XXIe siècle.
Le cosmos est immense, de
sorte qu'il devrait y avoir suffisamment d'espace pour que terréens
et cosmistes existent presque indépendamment les uns des autres.
Le gros problème est d'atteindre un tel état. Les terréens
pourraient toujours prétendre que si les artilects existent,
leur intelligence supérieure leur permettrait de rejoindre la
Terre s'ils le souhaitaient, quelle que soit la distance à laquelle
ils se trouvent. S'ils avaient pu aller si loin, ils pourraient revenir
sur Terre, ce remarquable bien foncier.
Mais revenons à la
question de savoir si je suis un cosmiste ou un terréen. Et bien,
je pense que je suis un cosmiste, avec suffisamment de terréen
en moi pour ne pas vouloir être écrasé comme un
moustique par un artilect, mais néanmoins je veux voir construits
des artilects, de préférence loin de la Terre.
Je pense qu'il serait tragique
à l'échelle cosmique si l'évolution de la nature,
qui est allée des particules élémentaires jusqu'à
des créatures intelligentes comme nous-mêmes, devait s'arrêter
au niveau humain, étant donnée la supériorité
tellement énorme du potentiel de l'ordinateur.
Cette opinion qui est la
mienne, je peux imaginer qu'elle soit partagée par de nombreuses
personnes, de sorte qu'il n'y aura pas pénurie de sympathisants
cosmistes. Cependant les politiciens et les stratèges terrestristes
durs ne permettront pas à de pareilles sympathies de prendre
forme concrètement. C'est trop dangereux.
C'est pourquoi je ne vois pas de voies
pacifiques pour sortir de ce terrible dilemme. C'est ainsi que la guerre
du XXIe siècle se déclenchera, selon moi. Elle sera nucléaire
par sa forme, et totale, au sens où les terréens voudront
éliminer complètement les cosmistes.
D'un autre côté,
il se peut que les cosmistes aient quelque sympathie pour l'opinion
des terréens, car ils sont humains eux aussi, mais la différence
est qu'ils sont prêts à courir le risque de la menace des
artilects, parce qu'ils voient la " montée des artilects
" comme leur première raison d'être (en français
dans le texte, NDT).
3. Discussion
Bien sûr je ne peux pas prédire
le futur, et mon avis est inévitablement très personnel.
Dans ce paragraphe, je tenterai d'anticiper les objections aux opinions
présentées ci-dessus.
Tout d'abord, pourquoi devrait-il
vraiment y avoir une menace de la part des artilects ? Ne serait-il
pas possible de fabriquer des artilects qui seraient merveilleusement
utiles pour les êtres humains, mais qui seraient sûrs et
s'assiéraient tranquillement dans un coin, totalement inoffensifs
? Bien sûr qu'il serait possible de construire de telles machines,
et peut-être seraient-elles hautement intelligentes.
Mais on se demande si l'intelligence
artificiel peut-être placée dans une boîte stationnaire.
Le mouvement n'est-il pas nécessaire pour interagir avec le monde
? Sinon, comment est-il possible d'apprendre des choses sur l'environnement.
On peut imaginer un ordinateur
restant dans un coin et ayant des yeux, mais comment pourrait-il vérifier
ses hypothèses visuelles sur le monde s'il ne peut pas toucher
ce qu'il voit ? Je soupçonne fortement que la notion de mouvement
soit essentielle pour générer l'intelligence. Selon cette
opinion, des robots mobiles seront le véhicule de l'intelligence
artificielle. Mais des robots mobiles sont potentiellement dangereux.
Grâce à leur
mobilité, ils pourraient tuer des gens s'ils le décidaient.
Un ordinateur stationnaire, sans membres pour manipuler son monde, est
inoffensif. À moins qu'il ne puisse se mouvoir indirectement,
en persuadant des êtres humains de faire des choses pour lui.
Le développement de l'intelligence pré-humaine dans les
artilects se fera presque certainement dans des robots mobiles.
Une coexistence pacifique entre les artilects
et les humains n'est-elle pas possible ? Regardez les humains et les
arbres. Chacun a son propre créneau, et ça fait des millions
d'années qu'ils vivent ensemble. Les artilects et les humains
ne pourraient-ils pas vivre ensemble pacifiquement, simplement en s'ignorant
les uns les autres ? Les humains ne comprendront pas comment les artilects
occupent leur temps.
Les artilects trouveront
probablement les humains totalement inintéressants, étant
donné qu'ils sont si lents à penser, à savoir un
million de fois plus lents, et quils ont une capacité de
mémoire lourdement inférieure.
Ce scénario est possible,
je pense, mais sa grande faiblesse est son incertitude. Les êtres
humains n'auraient aucun moyen de savoir ce que les artilects pensent
d'eux. Les artilects ne sont pas humains. Du point de vue des êtres
humains, les artilects sont absolument étrangers, et dès
lors capables de générer toutes les réactions de
peur que l'évolution a fabriquées et introduites en nous
pendant des millions d'années.
L'inconnu a souvent été
une menace de mort, et était évité ou tué,
comme les tigres ou les serpents, etc. Puisque nous ne savons pas comment
les artilects seront, nous devons être prudents. Les politiciens
ont un dicton, " espérons le meilleur, préparons-nous
au pire ".
Le pire dans les scénarios
avec artilects, c'est l'anéantissement de l'espèce humaine
par une espèce supérieure d'artilects. En anticipant sur
cette éventualité, et étant donné l'ultime
importance des enjeux, l'option consistant à autoriser la construction
d'artilects (du point de vue des terrestristes) ne doit pas être
tolérée.
Est-il possible que la production
d'artilects soit inévitable, et qu'on ne puisse pas l'arrêter
du tout ? Comme je l'ai dit plus haut, je pense que la fabrication d'artilects
finira par être une des toutes premières industries mondiales
D'énormes investissements
de capitaux seront consacrés à la création des
premiers artilects, avant qu'ils ne deviennent une menace potentielle.
Les problèmes arriveront une fois que les artilects commenceront
à approcher des niveaux d'intelligence humains.
Quand les vies de millions
de personnes seront économiquement tributaires de la création
et de l'utilisation des artilects de bas niveau, comment sera-t-il possible
d'arrêter la machine ? On peut imaginer : " Oh, juste cette
petite nouveauté supplémentaire sur les artilects de la
compagnie ! " Ce sera difficile de vaincre ce genre d'incrémentalisme.
En pratique, il y a des
chances que la fabrication de cerveaux procède rapidement, jusqu'à
ce que les niveaux d'intelligence humains soient atteints ou approchés.
Si aucun événement vraiment négatif ne se produit
jusqu'à ce point, alors le développement des artilects
sera probablement ininterrompu.
Que se passera-t-il lorsque
les artilects atteindront le niveau humain ? On peut imaginer certains
responsables réclamer l'intelligence artilectuelle super humaine,
pour différentes raisons, par exemple : " Oh nous avons
besoin d'un ordinateur superintelligent pour contrôler la politique
économique à notre place.
L'économie est si
complexe qu'aucun économiste humain ne peut la suivre, mais un
ordinateur superintelligent en serait capable. Voilà pourquoi
nous devrions en avoir un. " Les physiciens pourraient argumenter
que leurs théories sont trop complexes pour être facilement
comprises. Peut-être qu'un artilect pourrait se représenter
comment le monde fonctionne et l'expliquer aux physiciens humains.
Peut-être l'argument
le plus fort en faveur de la construction d'artilects sera-t-il la pure
fascination de ce que nous soyons capables d'une telle chose. Il y a
donc une réelle possibilité que des artilects d'intelligence
supérieur à celle des humains soient construits, jusqu'à
ce que quelque expérience négative se produise, ou qu'une
sorte de menace soit ressentie.
Il est également
possible, à ce niveau, que la dépendance des humains envers
ces artilects soit si grande qu'il leur soit pratiquement impossible
d'arrêter de s'en servir. C'est pour cela que je soupçonne
qu'une certaine crise impliquant les artilects se produira à
loccasion de leur rejet massif par une majorité des êtres
humains.
Les deux scénarios
ci-dessus, que j'appelle respectivement le scénario de "
coexistence " et le scénario " progressif ", peuvent
être accompagnés d'un scénario " explosif ".
J'ignore complètement si nous aurons de vrais artilects de mon
vivant (sans doute encore 40 ans). Nous avons donc encore tout le temps
de nous laisser imprégner par le " débat sur les
artilects ".
Mais le danger arrivera
au dernier moment, lorsqu'une certaine percée scientifique sera
réalisée, et que soudainement les artilects seront là.
Il est possible que le monde soit pris de cours par quelque développement
quelque part dans un laboratoire de recherche, dépassant soudainement
un certain seuil, et qu'à partir de ce moment-là, les
êtres humains doivent partager la planète avec une espèce
supérieure.
4. Conclusion
Bien évidemment je n'ai pas toutes
les réponses, ni même toutes les questions concernant le
" débat sur les artilects ", ou le débat sur
" l'espèce dominante ", etc. J'espère que ce
chapitre vous aura fait réfléchir sur les conséquences
d'un authentique succès artilectuel. Le potentiel d'un ordinateur
pour générer de l'intelligence est massivement supérieur
à celui de notre propre et piteux système nerveux. C'est
pourquoi ce n'est qu'une question de temps avant que le débat
sur les artilects ne s'ouvre.
Espérons que les
idées présentes dans cet essai vous auront donné
matière à pensée. Espérons qu'il servira
de catalyseur à un bien plus ample débat. Les positions
à la fois terréennes et cosmistes sont puissantes et seront
défendues avec passion. Malheureusement c'est un jeu à
somme nulle.
J'espère que je
me trompe à propos de tout ceci, mais mon instinct me dit : "
non, il y aura un vrai conflit ". La question des artilects comporte
toutes les conditions nécessaires pour alimenter une guerre idéologique
générale, et même une guerre interstellaire.
Hugo de Garis
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